Boudah Talenka

Le gambit du magicien

Extrait de la Belgariade, œuvre magistrale de David & Leigh Eddings.

Suite du tome 2 : La reine des sortilèges.

Chapitres : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, (passage manquant), fin.

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Prologue

Comment Gorim partit en quête d’un Dieu pour son Peuple et trouva UL sur la Montagne sacrée de Prolgu

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D’après Le Livre d’Ulgo et autres sources.

Au Commencement des Ages, les sept Dieux donnèrent le jour au monde, puis ils créèrent les animaux à poil et à plume, les serpents, les poissons, et enfin l’Homme.

En ce temps-là résidait dans les cieux un esprit connu sous le nom d’UL. Il n’intervint pas dans cette genèse. Et comme il s’abstint d’y contribuer par son pouvoir et sa sagesse, une grande partie en fut défectueuse et imparfaite. Nombreuses étaient les créatures étranges et difformes. Les plus jeunes Dieux songèrent à les détruire afin d’établir l’harmonie dans le monde, mais UL tendit lu main pour les en empêcher et leur dit :

« Ce que vous avez fait, vous ne pouvez le défaire. Vous avez rompu l’ordre et la paix des cieux pour engendrer ce monde, en faire votre jouet et vous en amuser. Eh bien, sachez-le, toute chose issue de vous, aussi vile soit-elle, demeurera tel un vivant reproche de votre déraison. Que disparaisse un seul élément de votre création, et ce jour-là, tout s’anéantira. »

Grande fut la colère des Dieux les plus jeunes. A chacun des êtres monstrueux ou contrefaits qu’ils avaient conçus, ils dirent : « Va à UL, et qu’il soit ton Dieu. » Puis chaque Dieu choisit parmi les races de l’homme celle qui lui plaisait. Et comme certains peuples restaient sans Dieu, les plus jeunes Dieux les exilèrent et leur dirent : « Allez à UL, et qu’il soit votre Dieu. » UL resta muet.

Longs et amers passèrent les siècles. Et les Sans Dieux erraient toujours dans les terres sauvages et désolées du Ponant en appelant vainement le nom d’UL.

Alors s’éleva parmi eux un homme juste et droit nommé Gorim. Aux multitudes assemblées devant lui il dit : « Nous nous fanons et sommes emportés comme feuilles mortes au vent mauvais de nos errances. Nos enfants, nos vieillards périssent. Mieux vaudrait ne perdre qu’une vie. Restez donc dans cette plaine et reposez-vous. Je partirai seul quérir le Dieu UL afin que nous puissions l’adorer et trouver notre place en ce monde. »

Pendant vingt années, Gorim s’épuisa à cette quête infructueuse. La poussière du temps effleura ses cheveux. Désespéré, il gravit une haute montagne et cria avec force vers le ciel : « Assez ! Je renonce à chercher. Les Dieux sont un leurre, une chimère. Le monde n’est qu’un désert aride et UL n’existe pas. Je suis las de ce calvaire, de cette vie de damné. »

L’Esprit d’UL l’entendit et lui répondit : « Pourquoi ce courroux à mon endroit, Gorim ? Je n’ai pris aucune part à ta création et à ton exil. »

Effrayé, Gorim se laissa tomber face contre terre. UL parla à nouveau et lui dit : « Relève-toi, Gorim, car je ne suis pas ton Dieu. »

Gorim n’en fit rien. « O mon Dieu, s’écria-t-il, ne cache pas ton visage à ton peuple qui vit dans la terrible affliction de son bannissement, sans Dieu pour le protéger.

— Relève-toi, Gorim, répéta UL, et va-t’en. Cesse de te lamenter. Va te chercher un Dieu ailleurs et laisse-moi en paix. »

Pourtant Gorim ne se releva pas. « O mon Dieu, dit-il, je ne m’en irai pas. Tes enfants ont faim ; tes enfants ont soif. Tes enfants implorent ta bénédiction et un endroit où demeurer.

— Tes discours me fatiguent », répondit UL, et il disparut.

Gorim resta sur la montagne. Il y passa plus d’une année. Les animaux des champs, les oiseaux des airs lui apportèrent de quoi se nourrir. Les créatures monstrueuses et contrefaites issues des Dieux vinrent s’asseoir à ses pieds et le contempler.

L’Esprit d’UL en fut troublé. Il apparut enfin à Gorim.

« Tu es encore là ? »

Gorim se laissa tomber face contre terre et répondit : « Ô mon Dieu, ton peuple t’appelle à grands cris dans sa détresse. »

L’Esprit d’UL s’en fut. Gorim demeura encore une année au même endroit. Des dragons lui apportèrent de la viande, des licornes lui offrirent de l’eau. Alors UL revint et lui dit :

«Tu es encore là ?»

Gorim frappa le sol de son front.

« Ô mon Dieu, s’écria-t-il, ton peuple meurt faute de tes soins. »

Et UL s’en fut devant le juste.

Une autre année passa pour l’homme. Des êtres inconcevables, innommables, lui apportèrent à boire et à manger. Puis l’Esprit d’UL descendit sur la montagne et ordonna : « Debout, Gorim. »

Prostré, le visage dans la poussière, Gorim implora : « Pitié, ô mon Dieu.

— Debout, Gorim », répéta UL. Il se pencha et prit Gorim entre ses mains. « Je suis UL – ton Dieu. Je t’ordonne de te lever et de te tenir devant moi.

— Et Tu seras mon Dieu ? demanda Gorim. Et le Dieu de mon peuple ?

— Je suis ton Dieu, et le Dieu de ton peuple aussi », répondit UL.

Des hauteurs où il se trouvait, Gorim baissa les yeux sur les êtres difformes qui avaient pris soin de lui pendant son épreuve. « Et ceux-ci, ô mon Dieu ? Seras-Tu le Dieu du basilic et du minotaure, du dragon et de la chimère, de la licorne et du serpent ailé, de l’innommé et de l’innommable ? Car eux aussi sont bannis. Et pourtant, il y a de la beauté en chacun d’eux. N’en détourne pas Ton regard, ô mon Dieu, car ils ont bien du mérite. Ils T’ont été envoyés par les plus jeunes Dieux. Qui sera leur Dieu si Tu les repousses ?

— Cela fut fait malgré moi, répondit UL. Ces entités me furent envoyées pour me punir d’avoir réprimandé les plus jeunes Dieux. Je ne serai jamais le Dieu des monstres »

Les gémissements et les lamentations des créatures qui étaient aux pieds de Gorim montèrent jusqu’à lui. Alors Gorim s’assit sur la terre et dit : « Eh bien, ô mon Dieu, j’attendrai.

— Attends si tu veux », répondit UL. Et il s’en alla.

Comme auparavant, Gorim demeura immuable et les créatures veillèrent à sa subsistance. UL en fut troublé. Devant la sainteté de Gorim, le Grand Dieu connut le repentir et redescendit vers lui.

« Lève-toi, Gorim, et sers ton Dieu. » UL prit Gorim entre ses mains. « Amène devant moi les êtres qui t’entourent et je les examinerai. Si chacun recèle une parcelle de beauté et de mérite, comme tu l’affirmes, je consentirai à être aussi leur Dieu. »

Gorim amena donc les créatures devant UL. Elles se prosternèrent devant le Dieu et l’implorèrent en gémissant de leur accorder sa bénédiction. UL s’étonna de n’avoir jamais vu leur beauté auparavant. Il leva les mains pour les bénir et leur dit : « Je suis UL et je reconnais la beauté et le mérite qui est en vous. Je serai votre Dieu et vous prospérerez et la paix sera sur vous. »

Le cœur empli d’allégresse, Gorim donna aux hauteurs où ils s’étaient réunis le nom de Prolgu, qui signifiait « Séjour des Bienheureux ». Puis il partit rejoindre les siens dans la plaine afin de les amener devant leur Dieu. Mais son peuple ne le reconnut pas : en l’effleurant, les mains d’UL l’avaient privé de toute couleur, lui laissant le corps et les cheveux blancs comme neige. Son peuple prit peur de lui et le chassa à coups de pierre.

Gorim appela UL à grands cris : « O mon Dieu, Ton contact m’a changé et les miens ne me reconnaissent plus. »

UL leva la main et le peuple perdit toute couleur, comme Gorim. Puis l’Esprit d’UL s’adressa à eux d’une voix tonitruante : « Ecoutez les paroles de votre Dieu. Voici celui que vous appelez Gorim. Il a réussi à me convaincre de vous accepter pour mon peuple, de veiller sur vous, de pourvoir à vos besoins et d’être votre Dieu. A partir de ce jour, l’on vous donnera le nom d’Ulgo, en souvenir de moi et en reconnaissance de sa sainteté. Vous ferez ce qu’il vous ordonnera et irez où il vous mènera. Ceux qui se feront faute de lui obéir ou de le suivre, je les écarterai afin qu’ils se flétrissent, dépérissent et cessent d’être. »

Gorim ordonna à son peuple de réunir ses biens, de rassembler le bétail et de le suivre dans les montagnes. Mais les anciens de la tribu refusèrent de le croire, ou que la voix était celle d’UL. Ils s’adressèrent à Gorim et lui dirent : « Si tu es bien le serviteur du Dieu UL, prouve-le par un miracle », et grande était leur colère.

Gorim leur répondit : « Regardez votre peau et vos cheveux. Ce miracle ne vous suffit-il pas ?»

Ils furent troublés et s’en furent. Mais ils revinrent en dîsant : « La marque qui est sur nous ne constitue en rien une marque de faveur d’UL. Elle est causée par un mal pestiféré que tu as rapporté d’un endroit impur. »

Gorim leva les mains, et les créatures qui l’avaient aidé à survivre vinrent à lui comme les agneaux à leur berger. Les anciens prirent peur et s’éloignèrent un moment. Mais ils revinrent bientôt en disant : « Ces créatures sont monstrueuses et difformes. Tu es un démon envoyé pour abuser notre peuple et le mener à sa perte, pas un serviteur du Grand Dieu UL. Nous attendons toujours la preuve de la grâce d’UL. »

Alors d’eux tous Gorim conçut une grande lassitude. Il leur cria au plus fort de sa voix : « Je vous le dis, mes frères, c’est la voix d’UL que vous avez entendue. J’ai beaucoup souffert pour vous. Maintenant, je retourne à Prolgu, le séjour des bienheureux. Que ceux qui le souhaitent me suivent ; les autres peuvent demeurer ici. »

Il se détourna et s’en alla vers la montagne. Quelques-uns partirent avec lui, mais presque tous les autres restèrent en arrière à invectiver Gorim et ceux qui l’accompagnaient : « Où est le miracle qui nous prouve la faveur d’UL ? Nous n’obéirons pas à Gorim et ne le suivrons pas sur la route de la ruine et de la destruction. » Alors Gorim abaissa son regard sur eux avec une profonde tristesse et leur parla pour la dernière fois : « Vous attendiez un miracle de moi, eh bien contemplez, celui-ci. Ainsi que l’a annoncé la voix d’UL, vous vous desséchez déjà comme les branches d’un arbre élagué. En vérité, de ce jour, la mort est sur vous. » Et il mena dans les montagnes, jusqu’à Prolgu, le petit nombre qui avait choisi de l’accompagner.

Les hommes restés en arrière se raillèrent de Gorim et rentrèrent sous leur tente pour brocarder les fous qui l’avaient suivi. Ils rirent et se gaussèrent pendant une année. Puis ils cessèrent de rire car leurs femmes étaient stériles et ne portaient pas d’enfants. Avec le temps, le peuple se flétrit, dépérit, et cessa d’être.

Les compagnons de Gorim édifièrent une cité à Prolgu. L’Esprit d’UL était avec eux, et ils connurent la paix parmi les êtres contrefaits qui avaient nourri Gorim. Celui-ci vécut de nombreuses vies. Après lui, on donna le nom de Gorim à tous les Grands Prêtres d’UL, et tous moururent chargés d’ans. Pendant un millier d’années, la paix d’UL fut sur ses enfants. Ils en vinrent à croire que cela durerait toujours.

Puis Torak vola l’Orbe créée par le Dieu Aldur, et ce fut le début de la guerre des Dieux et des hommes. Brandissant l’Orbe, le Dieu maléfique ouvrit la terre en deux, et la mer s’engouffra dans l’abîme. L’Orbe infligea une terrible brûlure à Torak, qui se réfugia en Mallorée.

Comme la terre avait été mise en rage par sa blessure, les créatures qui vivaient jusqu’alors en harmonie avec le peuple ulgo devinrent folles. Elles se dressèrent contre les enfants d’UL, renversant les cités, tuant leurs habitants, et ne laissèrent que peu de survivants.

Ceux qui réchappèrent au massacre se réfugièrent à Prolgu. Les monstres n’osèrent pas les suivre, redoutant la colère d’UL. Si forts furent les cris et les lamentations de ses enfants qu’UL s’en émut et leur révéla les galeries souterraines de Prolgu. Alors son peuple descendit dans les grottes sacrées d’UL et s’y établit.

Le moment venu, Belgarath le Sorcier mena le roi des Aloriens et ses fils en Mallorée pour reprendre l’Orbe. Torak tenta de les poursuivre, mais la colère de l’Orbe l’en dissuada. Belgarath confia l’Orbe au premier roi de Riva et lui dit ceci : tant qu’elle serait entre les mains de l’un de ses descendants, les royaumes du Ponant seraient protégés.

Après cela les Aloriens se dispersèrent et s’établirent sur les terres inviolées du Sud. Bouleversés par la guerre des Dieux et des hommes, les peuples des autres Dieux prirent la fuite à leur tour. Ils conquirent de nouveaux territoires et leur donnèrent des noms étranges. Mais les enfants d’UL n’eurent de contact avec aucun d’eux. Ils se cloîtrèrent dans leurs cavernes de Prolgu où UL les protégea et les cacha si bien que les étrangers ne soupçonnaient pas leur présence. Pendant des siècles et des siècles, le peuple d’UL se désintéressa des événements du dehors, même lorsque le monde fut ébranlé par l’assassinat du dernier roi de Riva et de sa famille.

Pourtant quand Torak vint dévaster le Ponant, ravageant le territoire des enfants d’UL à la tête de sa puissante armée, l’Esprit de son Dieu parla au Gorim. Alors le Gorim mena les siens contre l’envahisseur. Ils s’abattirent sournoisement, la nuit, sur les troupes endormies, y semant la ruine et la désolation. Ainsi affaiblies, les légions de Torak succombèrent devant les défenseurs du Ponant en un endroit appelé Vo Mimbre.

Puis le Gorim fit ses préparatifs et partit tenir conseil avec les vainqueurs. Il en revint porteur de prodigieuses nouvelles : Torak avait été grièvement blessé, son disciple Belzedar s’était emparé de sa dépouille mortelle et l’avait cachée en un endroit secret. On disait que le Dieu maléfique resterait plongé dans un sommeil pareil à la mort jusqu’au jour où un descendant du roi de Riva reviendrait s’asseoir sur son trône – autant dire jamais, car tout le monde savait que cette lignée était sans postérité.

Aussi troublante qu’elle ait pu être, l’expédition du Gorim dans le monde extérieur n’eut selon toute apparence aucune conséquence néfaste. Les enfants d’UL prospéraient toujours sous la protection de leur Dieu et la vie continuait pour ainsi dire comme avant. On remarqua que le Gorim passait peut-être moins de temps à étudier Le Livre d’Ulgo et davantage à faire des recherches dans de vieux parchemins tout moisis qui annonçaient des prophéties. Mais on pouvait pardonner certaines excentricités à un homme qui s’était aventuré hors des cavernes d’UL, parmi les autres peuples.

Puis un jour, un drôle de vieillard se présenta à l’entrée des cavernes et demanda à parler au Gorim. Si puissante était sa voix que le Gorim fut contraint d’obéir. Alors, pour la première fois depuis que ses enfants avaient cherché refuge dans les grottes, un étranger à la race d’UL fut admis à y pénétrer. Le Gorim emmena le visiteur dans sa retraite et ils y restèrent enfermés pendant plusieurs jours. Après cela, le drôle d’homme à la barbe blanche et vêtu de haillons reparut de loin en loin. Le Gorim lui réserva toujours bon accueil.

Un jeune garçon rapporta même une fois avoir vu le Gorim en compagnie d’un grand loup gris. Sans doute n’était-ce qu’un délire fébrile, bien que l’enfant refusât de l’admettre.

Les hommes se firent à l’étrangeté de leur Gorim et l’acceptèrent. Et les années passèrent, et le troupeau rendit grâces à son berger, car il se savait le peuple élu du Grand Dieu UL.

Chapitre Premier

Sa Majesté impériale la princesse Ce’Nedra était assise en tailleur sur un coffre de marin dans la cabine aux poutres de chêne ménagée sous la proue du vaisseau du capitaine Greldik. Le joyau de la Maison des Borune arborait une courte tunique de dryade vert clair et une magnifique traînée de suie sur la joue. Ce fleuron de l’empire de Tolnedrie mâchonnait pensivement le bout d’une mèche de ses cheveux cuivrés tout en regardant dame Polgara réduire la fracture du bras de Belgarath le Sorcier. Sur le pont, au-dessus, le battement cadencé du tambour rythmait les coups de rame des matelots de Greldik. Ils quittaient la ville de Sthiss Tor enfouie sous les cendres et remontaient la rivière.

C’était absolument épouvantable, décida la princesse. Tout avait commencé comme un joli coup dans le jeu interminable d’autorité et de rébellion auquel elle s’amusait depuis toujours avec son empereur de père. Et soudain la partie avait dégénéré, virant au drame. Elle était loin d’imaginer que les choses prendraient cette tournure quand ils s’étaient, Maître Jeebers et elle, glissés hors du palais impérial de Tol Honeth à la faveur de la nuit, il y avait des semaines de cela. Jeebers n’avait pas tardé à l’abandonner – de toute façon, ça n’avait jamais été qu’un complice utile sur le moment – et elle était tombée sous la coupe de cet étrange groupe de gens à l’air sinistre venus du nord chercher Nedra sait quoi. La dame Polgara, dont le nom seul faisait frissonner la princesse, lui avait annoncé sans ambages dans la Sylve des Dryades que le jeu était fini : rien – tentative d’évasion, ruse ou cajolerie – ne pourrait l’empêcher de se retrouver à la cour du roi de Riva le jour de son seizième anniversaire, enchaînée si nécessaire. Ce’Nedra avait la certitude que dame Polgara ne parlait pas à la légère, et elle se vit, l’espace d’un instant, traînée dans un grand bruit de chaînes au milieu d’une salle du trône lugubre, sous les rires de centaines d’Aloriens à la barbe hirsute. Quelle humiliation ! Il fallait à tout prix éviter cela. Aussi les accompagnait-elle, peut-être pas de son plein gré mais sans regimber ouvertement. Le regard de dame Polgara avait des reflets d’acier qui suggéraient de façon inquiétante des chaînes et des fers cliquetants, et cette évocation suffisait à mettre la princesse au pas (chose que jamais la puissance impériale de son père n’avait obtenue).

Ce’Nedra n’avait qu’une vague idée de ce que faisaient ces gens. Ils semblaient suivre quelque chose ou quelqu’un dont la piste les avait menés jusqu’en Nyissie, dans ces marécages infestés de serpents venimeux. Les Murgos, qui jouaient apparemment un rôle dans l’affaire, leur mettaient des bâtons dans les roues, semant des obstacles terrifiants sur leur route. Ils étaient allés jusqu’à faire enlever le jeune Garion.

Ce’Nedra cessa de rêvasser pour regarder Garion assis de l’autre côté de la cabine. Qu’est-ce que la reine de Nyissie pouvait bien trouver à un garçon si ordinaire ? Ce n’était qu’un paysan, un vulgaire marmiton, un rien du tout. D’accord, il n’était pas vilain et même plutôt mignon avec ses cheveux raides, blond cendré, qui lui retombaient sans cesse sur le front (les doigts lui démangeaient de le recoiffer). Mais enfin, il avait un visage plutôt banal. Evidemment, ça lui faisait quelqu’un à qui parler en cas de frayeur ou quand elle se sentait seule, et elle pouvait toujours passer ses nerfs sur lui. Dans le fond, il était à peine plus âgé qu’elle. La seule chose, c’est qu’il refusait obstinément de la considérer avec le respect dû à son rang. Sans doute ne savait-il même pas comment il lui aurait fallu se conduire. Pourquoi s’intéressait-elle donc tant à lui ? se demanda-t-elle en le contemplant d’un air méditatif.

Voilà qu’elle remettait ça ! Elle détourna la tête avec colère. Pourquoi ne pouvait-elle s’empêcher de l’observer ? Chaque fois que ses pensées vagabondaient, elle le cherchait machinalement du regard. Il n’avait pourtant pas grand-chose pour lui. Elle s’était même prise en flagrant délit de s’inventer des prétextes pour se placer à des endroits d’où elle pouvait l’observer. C’était complètement idiot !

Ce’Nedra continua à mâchouiller ses cheveux en ruminant ses pensées, à mâchouiller et à ruminer, puis ses yeux finirent par reprendre leur examen minutieux des traits de Garion.

— Ça va aller ? gronda Barak.

Le comte de Trellheim tiraillait distraitement sa grande barbe rousse en regardant dame Polgara mettre la dernière main à l’écharpe qui soutenait le bras de Belgarath.

— C’était une fracture simple, répondit-elle d’un ton très professionnel en rangeant son matériel. Ce vieux fou se remettra vite.

Belgarath réprima une grimace en récupérant son bras maintenant pourvu d’une belle attelle.

— Tu n’étais pas obligée de me martyriser comme ça, Pol.

Sa vieille tunique couleur de rouille était maculée de taches de boue et arborait une nouvelle déchirure, témoignage de son combat rapproché avec un arbre intempestif.

— Allons, Père, il fallait bien que je réduise la fracture. Tu n’aurais pas voulu que l’os se ressoude de travers, si ?

— Je suis sûr que ça te fait plaisir, au fond, accusa-t-il.

— La prochaine fois tu te débrouilleras tout seul, déclara-t-elle froidement en lissant sa robe grise.

— Je ne pourrais pas avoir quelque chose à boire ? grommela Belgarath à l’immense Barak.

Le comte de Trellheim se dirigea aussitôt vers la coupée.

— Tu pourrais aller chercher un pot de bière pour Belgarath ? demanda-t-il au matelot qui se trouvait au dehors.

— Comment va-t-il ? s’enquit celui-ci.

— Il est de mauvais poil, répondit Barak. Et ça ne va pas s’arranger tout seul. Alors grouille-toi.

— J’y vais, annonça le matelot.

— Sage décision.

Voilà encore un sujet d’étonnement pour Ce’Nedra. Les nobles de la bande donnaient l’impression de traiter ce vieillard déguenillé avec un respect prodigieux ; pourtant, à sa connaissance, il n’était même pas titré. Elle pouvait énoncer avec un luxe de détails l’ordre des préséances entre un baron et un général des légions impériales, un grand-duc de Tolnedrie et un prince héritier d’Arendie, le Gardien de Riva et le roi des Cheresques ; mais elle n’avait pas la moindre idée du rang que les sorciers occupaient dans la hiérarchie. D’abord, le matérialisme tolnedrain se refusait à admettre l’existence des sorciers. Certes, dame Polgara, qui portait des titres de la moitié des royaumes du Ponant, était la femme la plus respectée du monde, mais Belgarath n’était qu’un vagabond, un aventurier – doublé, pour l’essentiel, d’un fléau majeur. Et Garion était son petit-fils.

— Bon, et si tu nous racontais ce qui t’est arrivé, maintenant ? disait dame Polgara à son patient.

— J’aimerais autant pas, répondit-il sèchement.

Dame Polgara se tourna vers le prince Kheldar.

L’étrange petit aristocrate drasnien au visage pointu et au rictus sardonique était vautré sur un banc, une expression parfaitement impertinente inscrite sur toute sa personne.

— Eh bien, Silk ? reprit-elle.

— Je suis sûr, mon vieil ami, que vous comprenez ma situation, fit-il à l’attention de Belgarath, dans une superbe démonstration d’hypocrisie. Même si j’essayais de garder le secret, elle réussirait à me tirer les vers du nez – et je doute fort que ça soit très agréable.

Belgarath braqua sur lui un regard inflexible en reniflant de dégoût.

— Je ne le fais pas de gaieté de cœur, vous vous en rendez bien compte.

Belgarath se détourna, écœuré.

— Je savais bien que vous comprendriez.

— Accouche, Silk ! insista Barak, impatiemment.

— C’est très simple, en vérité, commença Kheldar.

— Sauf que tu vas compliquer l’histoire à plaisir, pas vrai ?

— Tenez-vous-en aux faits, Silk, ordonna Polgara.

— Il n’y a pas grand-chose à raconter, en réalité, poursuivit le Drasnien en s’asseyant plus convenablement. Après avoir repéré la trace de Zedar, nous l’avons suivi jusqu’en Nyissie, il y a trois semaines environ. Nous avons bien eu quelques échauffourées avec des gardes-frontière nyissiens, mais rien de très sérieux. Et puis, à notre grande surprise, la piste de l’Orbe a bifurqué vers l’est, juste après la frontière. Zedar donnait vraiment l’impression d’aller droit vers la Nyissie et nous en avions tous les deux déduit qu’il avait conclu un accord avec Salmissra. Peut-être est-ce justement ce qu’il voulait faire croire à tout le monde. Il est très futé, et Salmissra s’est fait la réputation de fourrer son nez dans des choses qui ne la regardent pas.

— J’y ai mis bon ordre, déclara dame Polgara d’un ton quelque peu sinistre.

— Comment cela ? s’informa Belgarath.

— Je te raconterai plus tard, Père. Continuez, Silk.

— C’est à peu près tout, reprit Silk avec un haussement d’épaules. Nous avons suivi la piste de Zedar jusqu’à l’une de ces villes en ruine, non loin de la vieille frontière marag. Là-bas, Belgarath a reçu une visite. Enfin, c’est lui qui le dit ; moi, je n’ai vu personne. Bref, il m’a annoncé qu’il y avait changement de programme : nous devions faire demi-tour et suivre la rivière jusqu’à Sthiss Tor afin de vous y rejoindre. Il n’a pas eu le temps de m’en dire davantage ; tout d’un coup la jungle s’est mise à grouiller de Murgos. Nous n’avons jamais réussi à savoir s’ils en avaient après Zedar ou après nous. En tout cas, depuis ce moment-là, nous avons passé notre temps à jouer à cache-cache avec les Murgos et les Nyissiens, en voyageant de nuit et en nous réfugiant dans les fourrés. Nous vous avons envoyé un messager, une fois. A-t-il réussi à parvenir jusqu’ici ?

— Avant-hier, répondit Polgara. Mais il avait attrapé la fièvre et nous avons mis un certain temps à lui arrache votre message.

— Tout de même, railla Kheldar avec un hochement de tête entendu. Enfin, les Murgos n’étaient pas tout seuls ; il y avait des Grolims avec eux, et ils essayaient de nous retrouver mentalement. Belgarath s’est débrouillé pour les empêcher de nous localiser par ce moyen. Je ne sais pas comment il s’y est pris, mais il devait être assez absorbé parce qu’il ne regardait pas où il mettait les pieds. Et tôt ce matin, alors que nous menions les chevaux par la bride dans une zone marécageuse, il a reçu un arbre sur la tête.

— J’aurais dû m’en douter, nota Polgara. L’arbre est tombé tout seul ou on l’y a aidé ?

— Je pense qu’il est tombé tout seul, répondit Silk Ç’aurait pu être une chausse-trape, évidemment, mais j’en doute. Le cœur était pourri. J’ai bien essayé de retenir Belgarath, mais il s’est littéralement jeté dessous.

— Ça va, coupa Belgarath.

— J’ai vraiment essayé de vous mettre en garde.

— N’en rajoutez pas, Silk.

— J’ai fait l’impossible pour vous prévenir ; je ne voudrais pas qu’ils s’imaginent le contraire, protesta Silk.

— Père ! fit Polgara d’un air consterné.

— Laisse tomber, Polgara, conseilla Belgarath.

— Je l’ai extirpé de là-dessous et je l’ai rafistolé comme j’ai pu, reprit Silk. Puis j’ai emprunté cette barque et nous avons descendu le fleuve. Nous ne nous en sortions pas trop mal quand toute cette poussière s’est mise à tomber.

— Et les chevaux ? demanda Hettar. Qu’est-ce que vous en avez fait ?

Ce’Nedra avait un peu peur de ce grand seigneur algarois silencieux avec ses vêtements de cuir noir et sa queue de cheval flottant derrière son crâne rasé. On ne le voyait jamais sourire, et chaque fois que quelqu’un prononçait le mot « Murgo » devant lui, son visage devenait plus dur que la pierre. Il semblait ne s’humaniser – et encore, pas beaucoup – que lorsqu’il était question de chevaux.

— Ils vont bien, lui assura Silk. Je les ai attachés dans un coin où les Nyissiens ne risquent pas de tomber dessus. Il ne leur arrivera rien jusqu’à ce que nous les récupérions.

— Père, tu as dit en montant à bord que l’Orbe était maintenant aux mains de Ctuchik, rappela Polgara. Comment est-ce arrivé ?

— Beltira n’est pas entré dans les détails, répondit Belgarath avec un haussement d’épaules évasif. Tout ce qu’il m’a dit, c’est que Ctuchik attendait Zedar au tournant quand il est entré à Cthol Murgos. Zedar a réussi à se sauver, mais il a abandonné l’Orbe dans sa fuite.

— Tu as parlé avec Beltira ?

— En esprit, précisa Belgarath.

— T’a-t-il dit pourquoi le Maître voulait nous voir ?

— Non. Il ne lui est sans doute même pas venu à l’idée de le lui demander. Tu connais Beltira.

— Ça va prendre des mois, Père, objecta Polgara en fronçant les sourcils. Nous sommes à deux cent cinquante lieues du Val.

— Aldur veut nous voir. Je ne vais pas commencer à lui désobéir maintenant, après toutes ces années.

— Pendant ce temps-là, Ctuchik emporte l’Orbe à Rak Cthol.

— Ça ne lui servira pas à grand-chose. Torak lui-même ne parviendrait pas à dominer l’Orbe, et il y a deux mille ans qu’il essaie. Je sais où est Rak Cthol ; Ctuchik ne peut pas m’échapper. Je n’aurai pas de mal à le retrouver quand je déciderai d’aller lui reprendre l’Orbe. J’ai mon idée sur la façon d’agir avec ce magicien.

Il prononça ce mot avec un mépris insondable.

— Et Zedar, pendant ce temps-là ?

— Oh ! il n’est pas au bout de ses peines. D’après Beltira, il a changé Torak de place. On peut compter sur lui pour tenir le corps de Torak aussi loin de Rak Cthol que possible. En fait, la situation n’évolue pas mal du tout. Je commençais à en avoir plein le dos de courir après Zedar, de toute façon.

Ce’Nedra y perdait son tolnedrain. Pourquoi étaient-ils tous tellement préoccupés des agissements d’une bande de sorciers angaraks aux noms étranges et des tribulations de cet étrange joyau que tout le monde semblait convoiter ? Pour elle, une pierre en valait une autre. Elle avait passé son enfance dans une telle opulence qu’elle avait depuis longtemps cessé d’attacher la moindre importance à ce genre de frivolités. En ce moment précis, ses seuls bijoux étaient de petites boucles d’oreilles en forme de gland, et elle aimait moins l’or dont elles étaient faites que leur petit tintement à chacun de ses mouvements,

On se serait cru dans l’une des légendes aloriennes qu’elle avait entendu narrer par un conteur, à la cour de son père, des années auparavant. Il y était justement question d’une pierre magique volée par Torak, le Dieu des Angaraks, récupérée par un sorcier et des rois aloriens puis enchâssée dans le pommeau d’une épée conservée dans la salle du trône, à Riva. Elle était censée protéger le Ponant du désastre effroyable qui surviendrait si elle disparaissait. Chose étrange, le sorcier de la légende s’appelait Belgarath, comme ce vieil homme.

Mais il aurait eu des milliers d’années, ce qui était impossible et ridicule. On avait dû lui donner ce nom en souvenir de cette antique légende et de son héros. Ou peut-être s’en était-il lui-même affublé pour impressionner les populations.

Comme attirés par un aimant, ses yeux s’égarèrent une fois de plus sur le visage de Garion. Le jeune garçon était tranquillement assis, l’air grave et sérieux, dans un coin de la cabine. Elle songea que c’était peut-être sa gravité qui piquait tant son intérêt et attirait constamment son regard. Les autres garçons de sa connaissance – tous nobles et fils de nobles – se donnaient un mal fou pour l’impressionner par leur charme et leur esprit. Garion, lui, n’essayait jamais de plaisanter ou de faire le malin dans l’espoir de l’amuser. Elle se demandait comment elle devait le prendre. Etait-il obtus au point d’ignorer la conduite à tenir ? Ou bien la connaissait-il pertinemment mais n’avait-il pas envie de se mettre en frais ? Il aurait tout de même pu essayer, ne serait-ce que de temps à autre. Comment pouvait-elle espérer le manœuvrer s’il refusait purement et simplement de se ridiculiser à son profit ?

Elle se rappela tout à coup qu’elle était fâchée contre lui. Il avait dit que la reine Salmissra était la plus belle femme qu’il ait jamais vue, et il était beaucoup, beaucoup trop tôt pour lui pardonner une affirmation aussi scandaleuse. Il allait le lui payer. Les yeux toujours braqués sur Garion, elle jouait machinalement avec une des boucles qui lui dégringolaient le long du visage.

Le lendemain matin, la pluie de cendres – issue d’une prodigieuse éruption volcanique quelque part à Cthol Murgos – avait bien diminué et ils purent remonter sur le pont. La jungle qui longeait la rivière disparaissait encore en partie dans le brouillard poussiéreux, mais l’air était maintenant assez dégagé pour leur permettre de respirer, et Ce’Nedra émergea avec soulagement de la cabine étouffante.

Assis à sa place habituelle, à l’abri de la proue du navire, Garion était en grande conversation avec Belgarath. Ce’Nedra remarqua avec un certain détachement qu’il avait encore oublié de se peigner ce matin-là. Elle résista à l’impulsion d’aller chercher un peigne et une brosse pour remettre de l’ordre dans sa tignasse. Au lieu de cela, elle se coula avec une rare hypocrisie le long du bastingage, jusqu’à un endroit d’où elle pouvait commodément les espionner sans en avoir l’air.

— ... Elle a toujours été là, disait Garion à son grand-père. Elle me parlait, elle me disait quand j’allais faire une bêtise, quand je me comportais comme un bébé, ce genre de chose. Elle avait l’air d’être toute seule dans un coin de ma tête.

— Elle semble être complètement indépendante de toi, remarqua Belgarath en hochant la tête d’un air pensif tout en se grattant la barbe avec sa main valide. Ta voix Intérieure a-t-elle jamais fait autre chose ? A part te parler, je veux dire ?

— Je ne pense pas, répondit Garion en se concentrant. Elle m’indique la façon de faire les choses, mais c’est à moi d’agir, je crois. Lorsque nous étions au palais de Salmissra, je me demande si elle ne m’a pas fait sortir de mon corps pour aller chercher tante Pol... Mais non, rectifia-t-il en fronçant les sourcils. Quand j’y repense, elle m’a bien dit comment procéder, mais j’ai été obligé de le faire moi-même. Et puis, hors de la salle, je l’ai sentie à côté de moi. C’était la première fois que nous étions séparés. Je n’ai rien vu, d’ailleurs. Il me semble tout de même qu’elle a pris l’initiative pendant quelques minutes. Pendant ce temps-là, je faisais la conversation à Salmissra pour lui donner le change.

— Tu ne t’es pas ennuyé depuis que nous sommes partis de notre côté, Silk et moi, hein ?

— Ça n’a pas été rose tous les jours, approuva Garion, en hochant la tête d’un air sinistre. Tu sais que j’ai fait griller Asharak ?

— Ta tante m’a raconté ça, oui.

— Il l’avait giflée, raconta Garion. J’allais me jeter sur lui avec ma dague, mais la voix m’a dit de m’y prendre autrement. Je l’ai frappé avec ma main et j’ai dit : «Brûle !». «Brûle !», c’est tout, et il a pris feu. J’allais l’éteindre, et puis tante Pol m’a dit que c’est lui qui avait tué mon père et ma mère. Alors j’ai accru la chaleur du feu. Il m’a supplié de l’éteindre, mais j’ai refusé.

Il frissonna.

— J’ai bien essayé de te prévenir, lui rappela gentiment Belgarath. Je t’avais dit que ça ne te plairait pas beaucoup ensuite.

— J’aurais dû t’écouter, fit Garion dans un soupir. Tante Pol dit qu’une fois qu’on a eu recours à ce...

Il s’interrompit, cherchant le terme approprié.

— Ce pouvoir ? suggéra Belgarath.

— C’est ça, acquiesça Garion. D’après elle, une fois qu’on l’a utilisé on n’oublie jamais comment faire et on n’arrête plus de s’en servir. Je regrette de ne pas avoir plutôt employé mon couteau. Cette chose qui est en moi n’aurait pas eu l’occasion de se manifester.

— Oh ! si, tu sais, assura calmement Belgarath. Elle attendait l’occasion de se déchaîner depuis plusieurs mois déjà. Tu en as usé sans le savoir au moins une demi-douzaine de fois, à ma connaissance.

Garion le regarda, incrédule.

— Tu te souviens du moine fou qui s’est jeté sur toi juste en sortant de Tolnedrie ? J’ai bien cru qu’il était mort tellement tu avais fait de barouf en le touchant.

— Tu avais dit que c’était tante Pol !

— Ah oui ? Eh bien, j’ai dû mentir, reconnut le vieil homme d’un ton désinvolte. Ça m’arrive assez souvent. Enfin, là n’est pas le problème. Tu as toujours disposé de cette faculté ; elle devait bien finir par se donner libre cours. Je ne plains pas trop ce damné Chamdar. Le traitement que tu lui as infligé était peut-être un peu exotique -ce n’est pas tout à fait la façon dont j’aurais réglé le problème – mais non dénué de justice tout de même.

— Alors je l’aurai toujours ?

— Toujours. Je regrette, mais c’est comme ça.

La princesse Ce’Nedra ne se sentait plus d’orgueil. Belgarath venait juste de confirmer une chose qu’elle avait elle-même dite à Garion. Si seulement ce garçon voulait bien cesser de faire sa tête de mule... Sa tante, son grand-père – et elle-même, bien sûr – savaient tous mieux que lui ce qui était pour son bien et pourraient sans peine, ou très peu, régenter sa vie à leur entière satisfaction.

— Revenons-en à ton autre voix, suggéra Belgarath. J’aimerais en savoir un peu plus long à ce sujet. Je ne voudrais pas que tu abrites une présence hostile dans ta tête.

— Elle ne nous est pas hostile, objecta Garion. Elle est de notre côté.

— C’est peut-être ton impression, précisa Belgarath, mais il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Je serais beaucoup plus tranquille si je savais à quoi m’en tenir au juste. J’ai horreur des surprises.

Mais la princesse Ce’Nedra était déjà perdue dans ses pensées. Une idée commençait à prendre forme au fond de sa petite cervelle tordue. Une idée vague encore, mais qui offrait des possibilités très intéressantes.

Chapitre 2

Il leur fallut près d’une semaine pour remonter les rapides de la Rivière du Serpent. Il faisait toujours une chaleur suffocante, mais ils s’y étaient maintenant presque habitués. La princesse Ce’Nedra passait le plus clair de son temps assise sur le pont avec Polgara. Elle affectait d’ignorer Garion, mais cela ne l’empêchait pas de lui jeter de fréquents coups d’œil, à l’affût du moindre signe de souffrance.

Ces gens tenaient sa vie entre leurs mains, et Ce’Nedra ressentait la nécessité impérieuse d’en faire la conquête. Belgarath ne poserait aucun problème. Quelques-uns de ces battements de cils aguichants dont elle avait le secret, un petit sourire mutin et deux ou trois baisers faussement spontanés auraient tôt fait de l’entortiller autour de son petit doigt – manœuvre qui pourrait être menée à bien à tout moment. Seulement il y avait Polgara, et ça, c’était une autre paire de manches. D’abord, la beauté parfaite de cette femme prodigieuse lui en imposait. Même la mèche blanche qui striait le minuit de sa chevelure constituait moins une imperfection qu’une sorte de ponctuation, comme une marque distinctive. Mais le plus déconcertant pour la princesse c’était les yeux de Polgara. Selon son humeur, ils passaient du gris au bleu, un bleu très foncé, et ils voyaient tout. Rien n’échappait à ces prunelles calmes, inexorables. Chaque fois que la princesse croisait son regard elle avait l’impression d’entendre un cliquetis de chaînes. Il fallait absolument qu’elle se la mette dans la poche.

— Dame Polgara ? commença la princesse, un beau matin.

Les deux femmes étaient assises côte à côte sur le pont. Les marins suaient sang et eau sur les avirons. La jungle vert-de-gris disparaissait dans une brume de chaleur, le long des flancs du bateau. Cet endroit en valait un autre pour amorcer le débat.

— Oui, mon petit chou ?

Polgara releva les yeux de la tunique de Garion où elle recousait un bouton. Elle portait une robe bleu clair, ouverte jusqu’à la naissance des seins à cause de la chaleur.

— Qu’est-ce en fait que la sorcellerie ? J’ai toujours entendu dire que ce genre de chose n’existait pas.

— L’éducation tolnedraine est parfois un peu partiale, commenta Polgara avec un sourire.

— C’est un tour de passe-passe, ou quelque chose comme ça ? insista Ce’Nedra en jouant avec les lacets de ses sandales. Je veux dire, ça consiste à montrer un objet aux gens de la main droite pendant qu’on en escamote un autre de la gauche ?

— Non, mon petit. Pas du tout.

— Jusqu’où peut-on aller au juste grâce à cela ?

— Nul n’en a jamais exploré les limites sous cet angle particulier, répondit Polgara sans cesser de s’activer avec son aiguille. Quand on a quelque chose à faire, on le fait, sans se demander si c’est possible ou non. Mais chacun a des aptitudes particulières ; ainsi certains font de bons menuisiers tandis que d’autres se spécialisent dans la maçonnerie.

— Garion est sorcier, n’est-ce pas ? De quoi est-il capable ?

Mais pourquoi avait-il fallu qu’elle demande ça ?

— Je me demandais aussi où cela allait nous mener, fit Polgara en braquant un regard pénétrant sur la petite jeune fille.

Ce’Nedra devint d’un joli rose.

— Allons, mon chou, reprit Polgara. Ne vous mâchonnez pas les cheveux comme cela ; c’est mauvais pour les pointes.

Ce’Nedra s’empressa de retirer la mèche de ses dents.

— A vrai dire, personne ne peut encore le dire, poursuivit Polgara. C’est beaucoup trop tôt, assurément. Cela dit, il semble très doué. En tout cas, il fait un bruit fou chaque fois qu’il se hasarde à faire quelque chose, ce qui est bon signe.

— Alors ça devrait être un sorcier très puissant.

Un sourire effleura les lèvres de Polgara.

— Probablement, assura-t-elle. A condition, bien sûr, qu’il apprenne à se dominer.

— Eh bien, déclara Ce’Nedra, nous n’aurons qu’à le lui enseigner, n’est-ce pas ?

Polgara la regarda un moment et éclata de rire.

Ce’Nedra se sentit d’abord un peu penaude, mais elle se mit à glousser à son tour.

Garion, qui était debout non loin de là, se retourna et les regarda.

— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? s’informa-t-il.

— Tu ne pourrais pas comprendre, mon chou, objecta Polgara.

Garion se détourna, outré, le dos raide et le visage figé.

Ce’Nedra et Polgara redoublèrent d’hilarité.

Ils finirent par arriver à un endroit où les récifs et la vitesse du courant interdisaient toute avance. Les matelots amarrèrent le navire à un gros arbre, le long de la rive nord, et le groupe se prépara à descendre à terre. Planté à côté de son ami Greldik, Barak regardait Hettar superviser le débarquement des chevaux.

— Si tu vois ma femme, donne-lui mon bonjour, suggéra le grand bonhomme à la barbe rousse en suant à grosses gouttes sous sa cotte de mailles.

— Je devrais passer du côté de Trellheim cet hiver, promit Greldik avec un hochement de tête.

— Euh, pas la peine de lui dire que je suis au courant pour sa grossesse. Elle préfère sûrement me réserver la surprise et m’accueillir avec mon fils lorsque je rentrerai au bercail. Je ne veux pas lui gâcher ce plaisir.

— Je croyais que tu adorais lui gâcher son plaisir ? s’étonna Greldik.

— Il serait peut-être temps que nous fassions la paix, Merel et moi. Cette petite guéguerre était amusante quand nous étions plus jeunes, mais il me semble qu’il vaudrait mieux baisser les armes, dorénavant, ne serait-ce que pour les enfants.

Belgarath monta sur le pont rejoindre les deux Cheresques barbus.

— Allez au Val d’Alorie, ordonna-t-il au capitaine Greldik. Faites savoir à Anheg où nous sommes et ce que nous projetons. Qu’il mette les autres au courant. Rappelez-lui que je leur ai formellement interdit d’entrer en conflit avec les Angaraks en ce moment. Ctuchik a emporté l’Orbe à Rak Cthol ; si la guerre éclate, Taur Urgas fera fermer les frontières de Cthol Murgos. Nous aurons déjà assez de problèmes sans ça.

— Je le lui dirai, assura Greldik, dubitatif. Mais je doute fort que ça lui plaise.

— Je me fiche pas mal que ça lui plaise ou non, déclara Belgarath sans ambages. Qu’il m’obéisse, un point c’est tout.

Ce’Nedra fut un peu ébranlée. Comment ce vieillard en haillons osait-il donner des ordres aussi péremptoires à des rois, des souverains ? Et si Garion, lui aussi sorcier, se mettait à faire montre d’une pareille autorité par la suite ? Elle se retourna. Le jeune garçon aidait Durnik, le forgeron, à calmer un cheval ombrageux. Il n’avait pas l’air d’avoir beaucoup d’ascendant. Elle esquissa une moue pensive. Ça irait peut-être mieux avec un genre de longue robe, se dit-elle. Ou peut-être une sorte de livre de magie... et pourquoi pas un soupçon de barbe ? Elle plissa les yeux en essayant de l’imaginer en robe, un gros livre dans les bras et du poil au menton.

Garion dut se sentir observé, car il leva sur elle un regard interrogatif. Il était tellement ordinaire. L’image de ce garçon quelconque, sans prétention, dans les atours dont son imagination l’avait paré lui parut tout à coup d’une drôlerie irrésistible. Elle ne put s’empêcher de pouffer de rire. Garion s’empourpra et lui tourna le dos avec raideur.

Les rapides de la Rivière du Serpent interdisaient toute navigation en amont, aussi la piste qui s’enfonçait dans les collines était-elle d’une certaine largeur. La plupart des voyageurs poursuivaient en effet par voie de terre à partir de là. Ils quittèrent la vallée à cheval, sous le soleil matinal. La jungle impénétrable des abords de la rivière fit bientôt place à une forêt d’arbres feuillus beaucoup plus conforme aux goûts de Ce’Nedra. Au sommet de la première crête, ils furent même effleurés par une brise qui sembla chasser la chaleur étouffante et les miasmes des étangs putrides de Nyissie. Ce’Nedra se sentit immédiatement ragaillardie. Elle envisagea un instant de favoriser le prince Kheldar de sa compagnie, mais il somnolait sur sa selle et la petite princesse n’était pas très à l’aise avec le Drasnien au nez pointu. Elle n’avait pas mis longtemps à comprendre que ce petit bonhomme rusé, cynique, était tout à fait du genre à lire en elle comme dans un livre, et cette perspective ne l’enchantait guère. Elle opta pour le baron Mandorallen qui menait la marche, conformément à son habitude, et remonta la colonne. Elle y fut en partie incitée par le désir de s’éloigner le plus possible de la rivière et de sa puanteur, mais elle avait une autre idée derrière la tête. C’était l’occasion rêvée d’interroger le noble Arendais sur un sujet qui l’intéressait au plus haut point.

— Son Altesse, commença respectueusement le chevalier en voyant son cheval approcher de son immense destrier, croit-Elle raisonnable de se venir ainsi placer à l’avant-garde ?

— Qui serait assez stupide pour attaquer le chevalier le plus brave du monde ? rétorqua-t-elle avec une ingénuité étudiée.

L’expression du baron se fit mélancolique et il poussa un grand soupir.

— Et pourquoi ce soupir, Messire Chevalier ? railla-t-elle.

— Point cela n’est d’importance, ô Altesse, répondit-il.

Ils chevauchèrent en silence dans l’ombre émaillée de taches de soleil, striée d’insectes bourdonnants. De petites créatures furtives fuyaient devant eux, faisant bruisser les fourrés de chaque côté de la piste.

— Dites-moi, reprit enfin la princesse. Y a-t-il longtemps que vous connaissez Belgarath ?

— Depuis le premier jour de mes jours, ô Altesse.

— Jouit-il d’une haute considération en Arendie ?

— S’il est bien considéré ? Mais saint Belgarath est l’homme le plus respecté au monde ! Cela Tu ne puis, ô Princesse, l’ignorer.

— Je suis tolnedraine, Baron Mandorallen, souligna-t-elle. Mes relations avec les sorciers sont assez limitées. Belgarath est-il ce qu’un Arendais décrirait comme un homme de haute naissance ?

— La question de Son Altesse est sans objet, s’esclaffa Mandorallen. La naissance du saint Belgarath se perd dans les abîmes du temps.

Ce’Nedra se renfrogna. Elle n’aimait pas beaucoup qu’on lui rie au nez.

— Est-il noble, oui ou non ? insista-t-elle.

— Belgarath est Belgarath, répéta Mandorallen, comme si cela constituait une réponse. Il y a des centaines de barons, des milliers de comtes et des myriades de seigneurs, mais il n’y a qu’un Belgarath. Tous les hommes lui cèdent le pas.

— Et dame Polgara ? reprit-elle en lui dédiant un sourire rayonnant.

Mandorallen cilla. Ce’Nedra comprit qu’elle allait un peu trop vite pour lui.

— Dame Polgara est révérée au-dessus de toutes les femmes, déclara-t-il d’une façon plus que sibylline. Son Altesse daignera-t-elle m’indiquer le sens de Son questionnement ? Plus satisfaisantes seraient les réponses que je pourrais alors Lui fournir.

— Mon cher Baron, répondit-elle en riant, ne voyez là rien de grave ou d’important – c’est juste de la curiosité, et une façon de passer le temps tout en allant de l’avant.

Un bruit de sabot se fit alors entendre derrière eux, sur la piste de terre battue. Durnik le forgeron se rapprochait au trot sur son alezan.

— Dame Pol vous demande d’attendre un peu, annonça-t-il en arrivant à leur hauteur.

— Il y a un problème ? s’enquit Ce’Nedra.

— Non, mais elle a reconnu un certain arbuste non loin de la piste et voudrait en ramasser les feuilles. Sans doute ont-elles des vertus médicinales. Selon elle, ce serait un arbuste très rare ; on ne le trouverait nulle part en dehors de cette partie de la Nyissie.

Le visage ouvert du forgeron traduisait un profond respect, comme toujours quand il parlait de Polgara. Ce’Nedra concevait des soupçons particuliers quant aux sentiments de Durnik, mais elle se serait bien gardée de les exprimer à haute voix.

— Oh, reprit-il, faites attention. D’après elle, il y en a peut-être d’autres de son espèce dans les parages. L’arbuste fait à peu près un pied de haut et porte des petites feuilles vertes, très brillantes, et de minuscules fleurs mauves. Il est empoisonné, et son seul contact est mortel.

— De la piste point ne nous écarterons, Maître Durnik, assura Mandorallen, et ici même attendrons l’autorisation de la gente dame pour reprendre notre route.

Durnik acquiesça d’un hochement de tête et rebroussa chemin.

Ce’Nedra et Mandorallen amenèrent leurs chevaux à l’ombre d’un gros arbre et restèrent en selle en attendant.

— Comment les Arendais considèrent-ils Garion ? s’informa abruptement Ce’Nedra.

— Garion est un brave garçon, rétorqua Mandorallen, un peu dérouté.

— Mais il n’est pas noble, insinua Ce’Nedra.

— Il est à craindre que l’éducation de Son Altesse l’ait induite en erreur, objecta délicatement Mandorallen. Garion est issu du même lignage que Belgarath et Polgara. Peut-être n’est-il point titré comme Son Altesse ou moi-même, mais onc ne vit sang plus noble en ce bas-monde. Je lui céderais le pas sans le moindrement tergiverser s’il me le demandait – ce que point ne fera, étant un garçon modeste. Lors de notre séjour à la cour du roi Korodullin, à Vo Mimbre, une jeune comtesse le poursuivit de ses assiduités dans l’espoir de conquérir un statut et moult prestige d’une union avec lui.

— Vraiment ? coupa Ce’Nedra, d’une voix un tout petit plus stridente peut-être qu’elle n’aurait voulu.

— Grand était son désir de s’enganter avec lui, et elle tenta plus souvent qu’à son tour de l’apiéger par moult invitation impudente à badinage et échange de doux propos.

— Une belle comtesse ?

— L’une des plus grandes beautés du royaume.

— Je vois.

La voix de Ce’Nedra charriait des glaçons.

— Aurais-je offensé Son Altesse ?

— C’est sans importance.

Mandorallen poussa un nouveau soupir à fendre l’âme.

— Qu’y a-t-il encore ? lança-t-elle.

— Je perçois la multitude de mes fautes.

— Je pensais que vous étiez censé être parfait ?

Elle regretta instantanément sa pique.

— Que non point ! Je suis plein de défaillances, au-delà de tout ce que Son Altesse peut concevoir.

— Vous manquez peut-être un peu de diplomatie, mais ce n’est pas un grand défaut – chez un Arendais.

— La couardise en est un, Votre Altesse.

— Vous seriez couard, vous ? fit-elle en s’esclaffant à cette idée.

— J’ai reconnu cette infamie en moi, avoua-t-il.

— Ne soyez pas ridicule, se gaussa-t-elle. Si vous avez un défaut, ce n’est pas celui-là.

— C’est difficile à croire, j’en conviens, reconnut-il. Mais – j’en atteste les Dieux – j’ai, à ma grande honte, senti l’étreinte de la peur glacer mon cœur.

La triste confession du chevalier laissait Ce’Nedra sans voix. Elle cherchait frénétiquement une réponse appropriée lorsqu’un grand bruit de branches cassées se fit entendre à quelques coudées de là : une bête fonçait sur eux dans les fourrés. La princesse eut juste le temps de voir une masse jaune surgir des broussailles et bondir sur elle, la gueule grande ouverte. Son cheval se cabra et s’emballa. Elle se cramponna désespérément au pommeau de sa selle d’une main en essayant de retenir sa monture terrifiée de l’autre, mais dans sa fuite éperdue, celle-ci passa sous une branche basse. Désarçonnée, Son Altesse atterrit d’une façon fort peu protocolaire dans la poussière de la piste. Elle roula sur elle-même, se retrouva à quatre pattes et se figea... nez à nez avec l’animal qui avait bondi de sa cachette avec si peu de tact.

Elle comprit aussitôt que ce n’était pas un lion adulte : il avait peut-être atteint sa taille définitive, mais il n’avait pas toute sa crinière. C’était à l’évidence un jeune, encore peu habitué à chasser. L’animal poussa un rugissement de frustration en voyant le cheval s’enfuir le long de la piste et fouetta l’air de sa queue. La princesse trouva d’abord la chose assez comique – il faisait si bébé, si pataud. Puis son amusement fit place à de l’irritation : quoi, c’était cette grosse bête empotée qui lui avait fait vider les étriers de cette humiliante façon ? Elle se releva, s’épousseta les genoux et le regarda droit dans les yeux d’un air implacable.

— Allez, ouste ! ordonna-t-elle en agitant la main avec un geste impérieux.

Après tout, elle était princesse, et ce n’était qu’un lion. Un jeune lion très stupide.

L’animal braqua sur elle ses prunelles jaunes en plissant légèrement les paupières. Puis tout à coup le fouet de la queue s’immobilisa, il écarquilla les yeux avec une vivacité terrifiante et se ramassa sur lui-même, son ventre traînant presque par terre. Il retroussa les babines, révélant de longues, très longues dents blanches et commença à faire un pas vers elle, lentement, sa grosse patte se posant doucement sur le sol.

— Allez, couché ! lança-t-elle avec indignation.

— Que Son Altesse ne bouge pas ! conseilla Mandorallen d’une voix d’un calme mortel.

Du coin de l’œil, elle le vit se laisser glisser à terre. Le lionceau ramena son regard vers lui d’un air ennuyé.

Prudemment, un pied après l’autre, Mandorallen réduisit l’espace qui le séparait du fauve. Il interposa enfin son corps cuirassé entre la princesse et le gros chat. Celui-ci le contempla avec lassitude, apparemment inconscient de ce qu’il faisait jusqu’au moment où il fut trop tard. Alors, frustré de son casse-croûte, le félin étrécit les yeux de rage. Mandorallen tira lentement son épée ; puis, à la grande stupeur de Ce’Nedra, la lui tendit, la garde en avant.

— Ainsi Son Altesse aura les moyens de se défendre si j’échouais à le faire, expliqua le chevalier.

Sans trop y croire, Ce’Nedra prit l’immense épée à deux mains. Mais lorsque Mandorallen la lâcha, la pointe tomba immédiatement sur le sol et tous ses efforts pour la relever demeurèrent vains.

Le lion se ramassa encore un peu en montrant les dents de plus belle. Sa queue battit furieusement l’air puis se raidit.

— Mandorallen ! Attention ! hurla Ce’Nedra en s’efforçant de redresser la prodigieuse arme du chevalier.

Le fauve bondit.

Mandorallen écarta largement ses bras gainés d’acier et fit un pas en avant, prêt à affronter l’assaut du félin. L’homme et la bête se heurtèrent de plein fouet, dans un vacarme retentissant. Le chevalier étreignit l’animal entre ses bras puissants. Le lion passa ses énormes pattes autour de ses épaules, ses griffes crissant sur sa cuirasse. Il essaya de lui écraser la tête entre ses mâchoires, mordillant son heaume, arrachant des grincements au métal. Mandorallen resserra son étreinte mortelle.

Ce’Nedra quitta le théâtre des opérations en traînant l’épée derrière elle et suivit le combat à bonne distance, les yeux agrandis par la peur.

La bête griffa férocement l’armure de Mandorallen, y imprimant de profondes rainures, mais les bras du chevalier mimbraïque se refermaient inexorablement sur leur proie. Désormais le lion ne se débattait plus pour mordre ou pour tuer, mais pour échapper à l’étau qui le broyait. Ses rugissements se muèrent en hurlements de douleur. Il se tortilla, se cabra, tenta de donner des coups de dents, remonta ses pattes de derrière, raclant frénétiquement le torse cuirassé de Mandorallen. Puis ses hurlements devinrent plus perçants, trahissant sa panique.

Dans un effort surhumain, Mandorallen croisa ses bras sur sa poitrine. Ce’Nedra entendit craquer les os avec une netteté écœurante et un flot de sang jaillit de la gueule du félin. Le corps de l’animal fut agité de soubresauts et sa tête retomba sur le côté. Mandorallen dénoua ses mains. Echappant mollement à son étreinte, le cadavre de la bête s’effondra sur le sol, à ses pieds.

Sidérée, la princesse regarda le prodige humain debout devant elle, dans sa cuirasse maculée de sang, striée de coups de griffes. Elle venait d’assister à l’impossible. Mandorallen avait tué un lion sans armes, à la seule force de ses bras puissants, et tout ça pour elle ! Sans savoir comment, elle s’entendit croasser son nom avec délectation.

— Mandorallen ! entonna-t-elle. Mon champion !

Encore haletant de l’effort qu’il venait de fournir, le chevalier releva la visière de son heaume. Ses yeux bleus lui sortaient de la figure. Apparemment, les paroles de la princesse avaient eu sur lui un impact stupéfiant. Il se laissa tomber à deux genoux devant elle.

— Ô Majesté, dit-il d’une voix altérée. Je fais ici serment, sur le corps de cet animal, d’être fidèle à Sa Grandeur et de la servir aussi longtemps qu’un souffle animera mon sein.

Ce’Nedra eut l’impression d’entendre un déclic très loin, tout au fond d’elle-même, comme si deux choses s’emboîtaient, deux choses destinées à se rencontrer depuis le commencement des temps. Elle ne saurait jamais exactement quoi, mais un événement d’une importance cruciale venait de se produire en cet instant, dans cette clairière piquetée de soleil.

C’est alors que l’énorme, le gigantesque Barak arriva au grand galop, Hettar à ses côtés, les autres les serrant de près.

— Que s’est-il passé ? demanda le grand Cheresque en se laissant tomber à bas de son cheval.

Ce’Nedra attendit qu’ils eussent tous mis pied à terre pour faire sa déclaration.

— J’ai été attaquée par un lion, dit-elle en s’efforçant de prendre un petit ton désinvolte, comme si cela se produisait à chaque instant. Mandorallen l’a tué à mains nues.

— En fait, Votre Altesse, je portais ceci, rectifia le chevalier toujours agenouillé, en tendant devant lui ses poings gantés de fer.

— C’est l’acte de bravoure le plus courageux qu’il m’ait jamais été donné de contempler, susurra Ce’Nedra.

— Qu’est-ce que vous fichez à genoux ? tonna Barak. Vous vous êtes fait mal ?

— Je viens d’adouber Messire Mandorallen mon chevalier, déclara Ce’Nedra. Il s’était agenouillé pour recevoir cet honneur comme il convient.

Du coin de l’œil, elle vit Garion se laisser glisser à bas de sa monture. Il fronçait les sourcils comme si une tempête se déchaînait sous son crâne. Dans son for intérieur, Ce’Nedra exultait. Elle se pencha pour placer un chaste baiser sur le front de Mandorallen.

— Levez-vous, Messire Chevalier, ordonna-t-elle.

Mandorallen se releva dans un concert de grincements.

Ce’Nedra était prodigieusement contente d’elle.

Le restant de la journée passa sans autre incident. Ils franchirent une zone mamelonnée, et comme le soleil sombrait doucement dans un banc de nuages, à l’ouest, ils s’engagèrent dans une petite vallée. Un torrent d’eau fraîche miroitait au fond. Ils décidèrent de s’arrêter et de dresser le campement pour la nuit. Pénétré de son nouveau rôle de champion et de protecteur, Mandorallen se montra aux petits soins pour Ce’Nedra. Celle-ci se laissa faire de bonne grâce, en jetant des coups d’œil à la dérobée en direction de Garion afin de s’assurer qu’il n’en perdait pas une miette.

Un peu plus tard — Mandorallen s’occupait de son cheval et Garion était parti ruminer ailleurs – elle faisait sa sainte nitouche sur un tronc d’arbre couvert de mousse et se délectait des hauts faits du jour lorsque Durnik, qui préparait le feu à quelques pas de là, lui dit abruptement :

— Vous avez des jeux bien cruels, Princesse.

Ce’Nedra sursauta. Pour autant qu’elle s’en souvînt, Durnik ne lui avait pas adressé la parole une seule fois depuis qu’elle s’était jointe au groupe. En fait, le forgeron était manifestement mal à l’aise en présence des personnages royaux, et semblait plutôt l’éviter. Pourtant, il la regardait bien en face et son ton était nettement réprobateur.

— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, répondit- elle.

— Je crois bien que si.

Son visage d’honnête homme était grave et son regard ne cillait pas.

Ce’Nedra baissa les yeux et s’empourpra lentement.

— Je ne sais pas combien de filles de ferme j’ai vu jouer à ce jeu-là, continua le forgeron. Ça ne donnait jamais rien de bon.

— Je ne veux faire de mal à personne, Durnik. Il n’y a vraiment rien entre Mandorallen et moi. Nous le savons bien tous les deux.

— Mais pas Garion.

— Garion ? fit Ce’Nedra, feignant la surprise.

— C’est bien de cela qu’il s’agit, non ?

— Bien sûr que non ! s’exclama-t-elle, indignée.

Durnik eut un regard des plus sceptiques.

— Jamais une chose pareille ne me serait venue à l’esprit, s’empressa d’ajouter Ce’Nedra. C’est complètement absurde.

— Vraiment ?

L’assurance qu’affectait Ce’Nedra s’évanouit.

— Il est tellement têtu, se lamenta-t-elle. Il ne veut rien faire comme il faut.

— C’est un brave garçon. Quoi qu’il puisse être ou devenir d’autre, il restera toujours le garçon honnête et sincère qu’il était à la ferme de Faldor. Il ne connaît pas les règles des jeux auxquels jouent les nobles. Il serait incapable de mentir. Il ignore la flatterie, et il ne vous dira jamais rien qu’il ne pense vraiment. Je crois qu’il va bientôt lui arriver quelque chose de très important. J’ignore quoi, mais je suis sûr qu’il aura besoin de toutes ses forces et de tout son courage. Ne sapez pas sa confiance en lui par ces enfantillages.

— Oh, Durnik ! fit-elle avec un grand soupir. Que dois-je faire ?

— Soyez vous-même. Ne dites rien que vous ne pensiez au plus profond de votre cœur. Ce genre de chose n’a aucune chance de marcher avec lui.

— Je sais bien. C’est ce qui complique tout. Il a été élevé d’une certaine façon, et moi d’une autre. Nous ne pourrons jamais nous entendre.

Elle poussa encore un soupir.

— Allons, ce n’est pas si grave, Princesse, conclut Durnik, et un doux sourire, presque malicieux, effleura ses lèvres. Vous vous chamaillerez beaucoup, au début. Vous êtes presque aussi têtue que lui. Vous êtes nés sous des cieux différents, mais vous êtes bien pareils, au fond. Vous vous insulterez sur tous les tons et vous échangerez pas mal de noms d’oiseaux, mais cela passera, vous verrez, et bientôt, vous ne vous souviendrez même plus pourquoi vous vous disputiez. Certains des meilleurs mariages que j’ai connus ont commencé ainsi.

Mariages ?

— C’est bien ce que vous avez en tête, n’est-ce pas ?

Elle le dévisagea, incrédule. Puis elle éclata de rire.

— Cher, bien cher Durnik, dit-elle. Vous n’y comprenez rien, n’est-ce pas ?

— Je comprends ce que je vois, répondit-il. Et je vois une jeune fille qui fait tout ce qu’elle peut pour piéger un jeune homme.

Ce’Nedra poussa un grand soupir.

— Ce serait rigoureusement hors de question, vous savez. Même si j’en avais envie, ce qui n’est pas le cas, bien sûr.

— Bien sûr que non.

Il avait l’air un peu amusé.

— Cher Durnik, reprit-elle, je ne peux même pas me permettre de telles pensées. Vous oubliez qui je suis.

— Il y a peu de chances. Vous faites tout ce qu’il faut pour que nous ne l’oubliions pas un instant.

— Vous ne voyez pas ce que cela veut dire ?

— Pas tout à fait, avoua-t-il au bout d’un instant, un peu perplexe.

— Je suis Princesse impériale, le joyau des Borune. J’appartiens à l’Empire. C’est à mon père et au Conseil des Anciens qu’incombera le choix de mon futur époux. Je n’aurai pas mon mot à dire et il est probable que je ne serai même pas consultée. J’épouserai un homme riche et puissant – sûrement beaucoup plus vieux que moi – désigné en fonction des intérêts de l’Empire et de la Maison des Borune.

— Mais c’est révoltant ! s’indigna Durnik, sidéré.

— Pas vraiment, objecta-t-elle. Ma famille a le droit de protéger ses intérêts, or je constitue un bien très précieux pour les Borune. (Elle poussa encore un soupir, un petit soupir pitoyable.) Evidemment, cela doit être bien agréable... de pouvoir choisir son époux soi-même, je veux dire. Si j’en avais le droit, peut-être – il ne faut jurer de rien – formerais-je à l’égard de Garion les projets que vous me prêtez, bien qu’il soit vraiment insupportable. Mais les choses étant ce qu’elles sont, il ne sera jamais pour moi qu’un ami.

— Je ne savais pas, s’excusa-t-il, son visage franc et ouvert tout à coup plein de mélancolie.

— Ne prenez pas les choses au tragique, Durnik, dit-elle d’un ton léger. J’ai toujours su qu’il en serait ainsi.

Mais le diamant d’une larme se mit à briller au coin de son œil. Dans un geste de réconfort, Durnik posa maladroitement sur son bras sa grosse patte abîmée par le travail. Sans savoir pourquoi, la petite princesse jeta ses bras autour de son cou, enfouit son visage au creux de son épaule et éclata en sanglots.

— Allons, allons, fit le forgeron en lui tapotant gauchement les épaules. Allons, allons.

Chapitre 3

Garion passa une mauvaise nuit. Il était jeune et inexpérimenté mais pas stupide, et la princesse Ce’Nedra n’y était pas allée de main morte. Depuis son arrivée dans leur petit groupe, quelques mois auparavant, il avait vu évoluer son attitude envers lui. Ils en étaient venus à partager une forme d’amitié. Il l’aimait bien, elle l’aimait bien ; tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Elle ne pouvait pas en rester là ? Pour Garion, ça devait venir des rouages internes de l’âme féminine. Ah, les femmes ! dès que l’amitié passait certaines bornes, une frontière mystérieuse, inconnue, elles ne pouvaient pas s’empêcher de tout compliquer. C’était maladif.

Il était presque certain que son petit jeu ostensible avec Mandorallen lui était en fait destiné à lui, Garion, et il se demandait s’il ne ferait pas mieux de prévenir le chevalier afin de lui éviter de se crever le cœur à la première occasion. Ce’Nedra se riait de ses sentiments. Ce n’était qu’un jeu cruel, un peu bête, un caprice d’enfant gâtée et pas autre chose, ça crevait les yeux, mais il fallait mettre Mandorallen en garde. Avec sa caboche d’Arendais, il était bien capable de ne pas s’en rendre compte.

Cela dit, Mandorallen avait tout de même tué un lion pour elle. Pareil acte de bravoure était bien du genre à subjuguer la petite princesse frivole. Et si l’admiration et la reconnaissance lui avaient fait franchir le pas, et si elle s’était amourachée de lui pour de bon ? Cette éventualité effleura Garion dans les heures les plus sombres de la nuit, juste avant l’aube, l’empêchant de se rendormir. Le lendemain matin il se leva du pied gauche, les yeux rouges et en proie à un terrible soupçon.

Ils menèrent leurs chevaux hors des ombres bleutées du petit matin sous les rayons obliques du soleil levant qui émaillaient d’émeraudes la cime des arbres. Garion se rapprocha de son grand-père. Il recherchait la compagnie réconfortante du vieil homme, mais ce n’était pas la seule raison. Ce’Nedra chevauchait de conserve avec tante Pol, juste devant eux, et Garion avait l’impression qu’il serait bien inspiré de la tenir à l’œil.

Sire Loup avançait en silence, l’air maussade et à bout de nerfs. Il passait sans cesse ses doigts sous l’attelle de son bras gauche.

— Arrête, Père. N’y touche pas, le gourmanda tante Pol sans se retourner.

— Ça me gratte.

— C’est la cicatrisation. Laisse ça tranquille.

Il grommela dans sa barbe.

— Par quel chemin penses-tu nous amener au Val ? reprit-elle.

— Nous allons passer par Tol Rane.

— On avance dans la saison, Père, lui rappela-t-elle. Si nous traînons trop en route, nous risquons d’avoir mauvais temps dans les montagnes.

— Je sais, Pol. Tu préférerais que nous prenions tout droit à travers Maragor ?

— Ne dis pas de bêtises.

— C’est si dangereux que ça ? s’étonna Garion.

La princesse Ce’Nedra se retourna sur sa selle et le flétrit du regard.

— Décidément, tu ne sais rien du tout, toi ! lança-t-elle d’un ton supérieur.

Garion se redressa, une douzaine de répliques cinglantes aux lèvres.

— Laisse tomber, souffla le vieil homme en secouant la tête d’un air dissuasif. Il est trop tôt pour commencer une bagarre.

Garion serra les dents.

Ils avancèrent pendant plus d’une heure dans la froidure du petit matin. Peu à peu, Garion se sentit le cœur plus léger. Puis Hettar s’approcha de sire Loup.

— Un groupe de cavaliers, déclara-t-il.

— Combien ? demanda très vite sire Loup.

— Au moins une douzaine. Ils viennent de l’ouest.

— Peut-être des Tolnedrains.

— Je vais voir, murmura tante Pol.

Elle releva la tête un instant, les paupières closes.

— Non, annonça-t-elle enfin. Ce sont des Murgos, pas des Tolnedrains.

Ce fut comme si un voile tombait sur les yeux de Hettar.

— On les attaque ? suggéra-t-il avec une terrible avidité, en portant machinalement à son sabre.

— Non, rétorqua sire Loup, péremptoire. On se cache.

— Ils ne sont pas si nombreux.

— Peu importe, Hettar. Silk, appela sire Loup, des Murgos arrivent de l’ouest. Avertissez les autres et trouvez un endroit où nous cacher.

Silk acquiesça d’un hochement de tête et partit au galop vers la tête de la colonne.

— Il y a des Grolims avec eux ? s’enquit le vieil homme.

— Je ne pense pas, répondit tante Pol en plissant légèrement le front. L’un d’eux a l’esprit biscornu, mais je n’ai pas l’impression que ce soit un Grolim.

Silk revint aussi vite qu’il était parti.

— Il y a un bosquet sur la droite, indiqua-t-il. Suffisant pour nous dissimuler tous.

— Allons-y, déclara sire Loup.

Le bosquet se trouvait à une centaine de pas, entre les grands arbres. C’était un taillis épais, entourant une minuscule clairière au sol boueux d’où jaillissait une source.

Silk descendit de cheval d’un bond et coupa un buisson touffu avec sa courte épée.

— Cachez-vous là-dedans, conseilla-t-il. Je vais effacer nos traces.

Il prit le buisson et se glissa hors des fourrés.

— Hettar, veillez à ce que les chevaux ne fassent pas de bruit, ordonna sire Loup.

Hettar acquiesça d’un hochement de tête, mais on aurait dit un enfant à qui on avait refusé un cadeau d’Erastide.

Garion se faufila à quatre pattes jusqu’à l’orée du bosquet puis il s’allongea sur les feuilles qui tapissaient le sol afin de jeter un coup d’œil entre les troncs trapus, tortueux.

Silk revenait vers le bosquet à reculons en traînant son buisson sur le sol, devant lui, ramenant feuilles et brindilles sur la piste. Il se déplaçait rapidement, mais en prenant bien soin de dissimuler toute trace de leur passage.

Derrière lui, Garion entendit un petit craquement et un bruissement de feuilles. Ce’Nedra s’approcha en rampant et vint se coller tout près de lui.

— Vous ne devriez pas venir si près de la lisière du bosquet, protesta-t-il tout bas.

— Toi non plus, répliqua-t-elle.

Il ne releva pas. La princesse sentait bon les fleurs ; ça avait le don de l’énerver, allez savoir pourquoi.

— Tu crois qu’ils sont encore loin ? souffla-t-elle.

— Comment voulez-vous que je le sache ?

— Tu es sorcier, non ?

— Je ne suis pas très bon à ce jeu-là.

Silk acheva de balayer la piste et resta un moment planté sur place, à la recherche des traces qui auraient pu lui échapper. Puis il se coula dans les fourrés et s’accroupit à quelques coudées de Garion et Ce’Nedra.

— Messire Hettar aurait préféré attaquer, chuchota Ce’Nedra.

— Toujours, quand il voit des Murgos.

— Pourquoi ?

— Ils ont tué ses parents quand il était tout petit, et ils l’ont fait regarder.

— Quelle horreur ! suffoqua-t-elle.

— Si ça ne vous fait rien, les enfants, j’essaie d’entendre les chevaux, coupa Silk, sarcastique.

Quelque part, le long de la piste qu’ils venaient de quitter, Garion entendit un bruit de sabots. Des cavaliers approchaient au trot. Il se renfonça un peu dans les broussailles et attendit en osant à peine respirer.

Puis les Murgos apparurent. Ils étaient une quinzaine, vêtus de cottes de mailles. Ils avaient les joues couturées de cicatrices comme tous ceux de leur race. Mais leur chef était un homme aux cheveux noirs, hirsutes, vêtu d’une tunique sale, toute rapiécée. Il n’était pas rasé, et l’un de ses yeux n’était pas d’accord avec l’autre. Garion le reconnut tout de suite.

Silk laissa échapper son souffle comme s’il avait reçu un coup de poing dans l’estomac, puis il poussa un petit sifflement.

— Brill, marmonna-t-il.

— Qui est-ce ? s’informa Ce’Nedra, dans un souffle.

— Chut ! Je vous raconterai plus tard, chuchota Garion.

— Tu oses m’imposer silence ! répliqua-t-elle avec emportement.

Silk les fit taire d’un regard noir.

Brill s’adressait aux Murgos d’un ton sans réplique, accompagnant ses paroles de gestes saccadés. Puis il tendit ses deux mains, doigts écartés, devant lui comme pour souligner ses propos. Les Murgos hochèrent la tête avec ensemble, le visage inexpressif, et se déployèrent sur toute la longueur de la piste, face aux bois et au taillis où Garion et ses compagnons avaient trouvé refuge. Brill poursuivit son chemin.

— Allez-y ! hurla-t-il aux autres. Et ouvrez l’œil.

Les Murgos avancèrent au pas, scrutant les fourrés du regard. Deux d’entre eux passèrent si près du bosquet que Garion sentit la sueur ruisselant sur les flancs de leurs chevaux.

— Je commence à en avoir assez de ce bonhomme, rageait le premier.

— A ta place, je me garderais bien de le lui faire voir, conseilla le second.

— Je suis tout aussi capable qu’un autre d’accepter les ordres, mais il m’exaspère. Je trouve qu’il serait bien mieux avec un couteau entre les omoplates.

— Je ne pense pas que ça lui plairait beaucoup, et ce n’est pas du tout cuit.

— J’attendrais qu’il dorme.

— Je ne l’ai jamais vu dormir.

— Tout le monde finit par dormir, tôt ou tard.

— A toi de voir, répondit le second avec un haussement d’épaules. Mais je réfléchirais avant d’agir. A moins que tu aies renoncé à revoir Rak Hagga.

Ils s’éloignèrent, hors de portée des oreilles de Garion.

Silk se tassa sur lui-même en se mordillant nerveusement un ongle. Ses yeux étaient réduits à deux fentes étroites dans son petit visage pointu tendu dans une expression indéchiffrable. Puis il se mit à jurer tout bas, furibond.

— Silk, ça ne va pas ? chuchota Garion.

— J’ai commis une erreur, explosa Silk. Allons retrouver les autres.

Il rampa à travers les buissons vers la source qui jaillissait au centre de la clairière.

Sire Loup se grattait distraitement le bras, assis sur un tronc d’arbre abattu.

— Alors ? demanda-t-il en les regardant.

— Alors, quinze Murgos, répondit brièvement Silk. Et un vieil ami à nous.

— Brill, précisa Garion. Et apparemment, c’est lui le chef.

— Hein ? s’exclama le vieil homme en écarquillant les yeux, sidéré.

— Il leur donne des ordres et les autres obtempèrent, reprit Silk. Bon, ils n’ont pas l’air d’apprécier beaucoup ça, mais ils lui obéissent au doigt et à l’œil, comme s’ils avaient peur de lui. Je commence à me demander si Brill est bien le vulgaire sous-fifre que je pensais.

— Où est Rak Hagga ? interrogea Ce’Nedra.

Sire Loup lui jeta un regard acéré.

— Nous en avons entendu discuter deux, expliqua-t-elle. D’après leurs paroles, ils viendraient de Rak Hagga. Je croyais connaître les noms de toutes les villes de Cthol Murgos, mais je n’avais jamais entendu celui-là.

— Ils ont bien dit Rak Hagga, vous êtes sûre ? insista sire Loup, le regard intense.

— Je les ai entendus aussi, confirma Garion. C’est bien le nom qu’ils ont prononcé : Rak Hagga.

Sire Loup se leva, le visage tout à coup très grave.

— Il va falloir nous dépêcher, annonça-t-il. Taur Urgas se prépare à la guerre.

— Comment le savez-vous ? s’étonna Barak.

— Rak Hagga est à mille lieues au sud de Rak Goska. Les Murgos du Sud n’ont rien à faire dans cette partie du monde, sauf si le roi des Murgos s’apprête à déclarer la guerre.

— Ils peuvent toujours venir, déclara Barak avec un sourire sinistre.

— Si ça ne vous fait rien, je préférerais que nous ayons mené notre petite affaire à bien avant, rétorqua le vieil homme en secouant la tête avec colère. Je dois aller à Rak Cthol, et j’aimerais autant ne pas naviguer entre des armées entières de Murgos sur le pied de guerre. A quoi songe Taur Urgas ? éclata-t-il. Ce n’est vraiment pas le moment !

— Aujourd’hui ou demain..., reprit Barak en haussant ses énormes épaules.

— Pas pour cette guerre-là. Trop de choses sont en jeu. Ctuchik ne pouvait pas tenir ce fou en laisse ?

— Taur Urgas est un peu imprévisible ; ça fait partie de son charme à nul autre pareil, commenta Silk d’un ton sardonique. Il ne sait pas lui-même ce qu’il va faire d’un jour sur l’autre.

— Connaîtrais-Tu le roi des Murgos ? s’enquit Mandorallen.

— Nous avons eu l’occasion d’être présentés, reconnut Silk. Nous nous apprécions médiocrement.

— Brill et ses Murgos doivent être loin, maintenant, coupa sire Loup. Allons-y. Nous avons beaucoup de chemin à faire, et guère de temps devant nous.

Il alla vivement vers son cheval.

Peu avant le coucher du soleil, ils passèrent un col étroit entre deux montagnes et s’arrêtèrent pour la nuit dans une gorge, quelques lieues plus loin.

— Veillez à bien enterrer votre feu, Durnik, lui conseilla sire Loup. Les Murgos du Sud ont de bons yeux. Ils peuvent distinguer un point lumineux à des lieues de distance. Je n’aimerais pas qu’ils viennent me chatouiller les doigts de pieds en pleine nuit.

Durnik hocha sobrement la tête et creusa une fosse plus profonde qu’à l’accoutumée.

Ils établirent le campement pour la nuit, Mandorallen faisant les quatre volontés de la petite princesse sous le regard torve de Garion. Le jeune garçon s’était révolté avec la dernière énergie chaque fois que tante Pol lui avait demandé de se mettre au service de Ce’Nedra, mais maintenant que celle-ci avait son chevalier servant, il avait un peu l’impression qu’on usurpait ses prérogatives.

— Il va falloir mettre les bouchées doubles, leur annonça sire Loup lorsqu’ils eurent terminé leur repas de jambon, de pain et de fromage. Nous avons intérêt à passer les montagnes avant les premières tempêtes de neige, et tout ça en jouant à cache-cache avec Brill et sa bande de Murgos. (Il déblaya le sol devant lui avec son pied, ramassa une brindille et se mit à tracer une carte sommaire dans la terre.) Bon, nous sommes ici, indiqua-t-il. Maragor est là, droit devant nous. Nous allons le contourner par l’ouest, traverser Tol Rane et prendre à l’est, en direction du Val.

— Ne serait-il pas plus simple de couper à travers Maragor ? suggéra Mandorallen en observant la carte.

— Sans doute, reconnut le vieillard, mais nous ne nous y résoudrons que contraints et forcés. Maragor est hanté, mieux vaut passer à l’écart si possible.

— Nous ne sommes point des enfants pour redouter des ombres dénuées de substance, déclara Mandorallen avec emphase.

— Mandorallen, personne ne met votre courage en doute, rétorqua tante Pol. Mais l’esprit de Mara se lamente toujours dans Maragor. Autant éviter de l’offenser.

— Nous sommes loin du Val d’Aldur ? demanda Durnik.

— A deux cent cinquante lieues, répondit sire Loup. Nous allons passer au moins un mois dans les montagnes, en mettant les choses au mieux. Allons, nous ferions mieux de dormir, maintenant. Demain est un autre jour, et ça promet.

Chapitre 4

Lorsqu’ils ouvrirent l’œil, le lendemain matin, les premiers rayons du soleil effleuraient l’horizon, à l’est. Une fine couche de givre argentait le sol, au fond du vallon, et une mince pellicule de glace s’était formée autour de la source. En allant faire sa toilette à la fontaine, Ce’Nedra préleva à la surface de l’eau une écaille de glace pareille à une pelure d’oignon et l’observa.

— Il fait beaucoup plus froid dans les montagnes, commenta Garion en ceignant son épée.

— Je suis au courant, répondit-elle avec hauteur.

— Eh bien, ça promet, grommela-t-il, et il s’éloigna en frappant le sol de ses talons.

Ils repartirent à un trot allègre dans la chaleur du matin, laissant les montagnes derrière eux. Contournant un épaulement rocheux, ils découvrirent en dessous d’eux la vaste vallée sédimentaire qui était autrefois Maragor, le District des Marags. La prairie avait revêtu sa livrée automnale d’un vert poussiéreux. Les rivières et les lacs étincelaient au soleil. Toutes petites dans le lointain, des ruines luisaient d’un éclat blafard.

Garion remarqua que la princesse Ce’Nedra détournait les yeux du paysage, refusant de le regarder.

Un peu plus loin dans la descente, une rivière impétueuse s’était frayé un chemin dans la roche. Un groupe de huttes rudimentaires et de tentes de guingois étaient plantées sur les flancs escarpés de la ravine, sillonnés en tous sens par des sentes de terre battue. Une douzaine d’hommes en haillons donnaient sans trop y croire des coups de pic et de pioche dans la berge du torrent, teintant ses eaux de brun, au-delà des abris de fortune.

— Une ville par ici ? s’étonna Durnik.

— Plutôt un campement, rectifia sire Loup. Ce sont des chercheurs d’or. Ils tamisent le gravier et fouillent le lit des cours d’eau.

— Il y a de l’or dans le coin ? releva très vite Silk, les yeux brillants.

— Un peu, confirma sire Loup. Sans doute pas assez pour que l’on perde son temps à le chercher.

— Alors pourquoi se donnent-ils tant de mal ?

— Qui sait ? fit sire Loup en haussant les épaules.

Mandorallen et Barak menant la marche, ils descendirent la piste rocheuse qui menait au campement. En les voyant approcher, deux hommes sortirent de l’une des huttes en brandissant des épées rouillées. Le premier était un gaillard efflanqué, mal rasé, au front dégarni, vêtu d’un justaucorps tolnedrain couvert de taches de graisse ; l’autre, un costaud, portait la tunique dépenaillée des serfs arendais.

— Halte-là ! brailla le Tolnedrain. On ne passe pas, surtout en armes ! Qu’est-ce que vous venez faire chez nous ?

— Tu gênes la circulation, l’ami, remarqua Barak. Ce n’est pas prudent, tu sais ?

— J’appelle et vous êtes encerclés par cinquante hommes armés jusqu’aux dents ! déclara le Tolnedrain.

— Fais pas l’imbécile, Reldo, intervint le grand Arendais avec un coup d’œil las en direction de Mandorallen Le gars au costume en ferraille est un chevalier mimbraïque. Il n’y aurait pas assez d’hommes dans toute montagne pour l’arrêter s’il a vraiment décidé de passe Quelles sont vos intentions, Sire Chevalier ? demanda-t-respectueusement.

— Suivre la piste, voilà tout, répondit Mandorallen. Peut me chaut votre clique.

— Ça va, grommela l’Arendais. Laissons-les passer Reldo.

Il glissa son épée sous la corde qui lui servait de ceinture.

— Et s’il ment ? rétorqua Reldo. Ils sont peut-être venus voler notre or ?

— Quel or, bougre d’âne ? On ne trouverait pas de quoi en remplir un dé à coudre dans tout le campement. D’ailleurs, un chevalier mimbraïque ne s’abaisserait jamais à mentir. Si tu veux lui chercher noise, ne te gêne pas. Quand il en aura fini avec toi, on pourra toujours te ramasser à la petite cuillère et balancer le tout dans un trou.

— Tu as une grande gueule, Berig, et je n’aime pas beaucoup ce qui en sort, commenta Reldo d’un ton lugubre.

— Ah ouais ? Et tu comptes y remédier comment ?

Le Tolnedrain jeta un coup d’œil sinistre à l’Arendais et s’avisa que l’autre le dominait bien d’une tête. Il tourna les talons en marmonnant des injures.

Berig éclata d’un rire sec et revint à Mandorallen.

— Allez-y, Sire Chevalier, reprit-il d’un ton engageant. S’il y a une grande gueule par ici, c’est Reldo. Ne vous en faites pas pour lui.

— Tu es bien loin de chez Toi, ami, remarqua Mandorallen en remettant son cheval au pas.

— Rien ne me retenait en Arendie, expliqua Berig en haussant les épaules. Et puis j’étais en délicatesse avec le seigneur du lieu pour une histoire de cochon. Alors, quand il a commencé à parler de corde et de pendaison, je me suis dit que c’était peut-être une bonne occasion de tenter ma chance sous d’autres cieux.

— Sage décision, approuva Barak en éclatant de rire.

Berig lui lança un clin d’œil.

— La piste descend tout droit jusqu’au torrent et remonte de l’autre côté, derrière les cabanes, indiqua-t-il. Elles sont habitées par des Nadraks, mais le seul qui pourrait vous faire des histoires, un dénommé Tarlek, est probablement en train de cuver son vin ; il avait la dalle en pente, hier soir.

Un homme aux yeux égarés, vêtu à la sendarienne, sortit de l’une des tentes, leva la tête et se mit à aboyer comme un chien. Berig ramassa une pierre et la lui lança. Le Sendarien évita le projectile et courut se réfugier derrière l’une des huttes en glapissant de plus belle.

— Un de ces jours, il faudra que je lui rende le service de lui enfoncer six pouces d’acier dans l’anatomie, commenta amèrement Berig. Il passe ses nuits à hurler à la lune.

— Il a un problème ? demanda Barak.

— Il est raide dingue, répondit Berig avec un haussement d’épaules. Il a cru pouvoir tenter une incursion à Maragor et se remplir les poches avant que les fantômes lui mettent le grappin dessus. Il se trompait.

— Qu’est-ce qu’ils lui ont fait ? s’informa Durnik, les yeux écarquillés.

— Personne n’en sait rien. De temps en temps, un gars s’enivre ou succombe à la tentation et se fourre dans la tête qu’il va s’en tirer comme ça. Mais même s’il réussissait à échapper aux fantômes, je me demande bien à quoi ça lui servirait. Tous ceux qui s’en sortent vivants sont aussitôt dépouillés par leurs copains. Personne n’arrive à garder l’or qu’il a récupéré. Alors à quoi bon ?

— Charmante société, ironisa Silk en tordant le nez.

— Moi, ça me va, s’esclaffa Berig. J’aime encore mieux ça que de décorer un verger, pendu à un pommier. Bon eh bien, je crois que je ferais mieux de me remettre à piocher, dit-il avec un soupir, en se grattant distraitement une aisselle. Allez, bonne chance.

Il leur tourna le dos et partit vers l’une des tentes.

— Avançons, suggéra calmement sire Loup. Ce genre d’endroit a tendance à s’animer fâcheusement au fur et à mesure qu’on avance dans la journée.

— Tu en connais un rayon sur la question, on dirait observa tante Pol.

— Ce sont des coins pratiques pour se cacher. Personne ne pose de questions. Et il m’est arrivé une fois ou deux d’avoir besoin de me cacher, au cours de mon existence.

— On se demande bien pourquoi.

Ils repartirent le long du sentier de terre battue qui descendait vers le torrent boueux en serpentant entre les cabanes et les tentes rapiécées blotties les unes contre les autres.

— Attendez ! cria quelqu’un, derrière eux.

Un Drasnien d’une propreté douteuse leur courait après en agitant une petite bourse de cuir.

— Vous auriez pu m’attendre ! s’exclama-t-il à bout de souffle, en arrivant près d’eux.

— Qu’est-ce que vous voulez ? rétorqua Silk.

— J’offre trois onces de bon or jaune pour la fille, haleta le Drasnien en secouant sa bourse avec un regain d’énergie.

Le visage de Mandorallen perdit toute couleur et sa main se déplaça vers le pommeau de son épée.

— Non, Mandorallen. Laissez-moi régler ça, chuchota Silk en mettant pied à terre.

Sur le coup, Ce’Nedra avait encaissé, mais elle semblait maintenant sur le point d’exploser. Garion posa la main sur son bras.

— Attendez, souffla-t-il.

— Comment peut-on...

— Chut ! Regardez Silk va s’en occuper.

— Vous n’êtes pas très généreux, objecta Silk, en remuant les doigts avec nonchalance.

— Elle est encore bien jeune, souligna l’autre. Elle ne doit pas savoir faire grand-chose. Auquel d’entre vous appartient-elle ?

— Pas si vite, protesta Silk. Vous pouvez certainement faire mieux.

C’est tout ce que j’ai, plaida le gueux d’un ton plaintif en agitant les doigts à son tour. Et je ne veux pas m’associer avec les brigands du coin. Je ne reverrais jamais la couleur de mon or.

— Je regrette, conclut Silk en secouant la tête en signe de dénégation. C’est hors de question. Je suis sûr que vous comprenez notre point de vue.

Ce’Nedra s’étranglait d’indignation.

— Du calme, lança Garion. Ce n’est pas ce que vous croyez.

— Et la vieille ? suggéra le misérable d’un air désespéré. Trois onces pour elle, c’est une aubaine.

Le poing de Silk partit sans préavis et le Drasnien n’eut que le temps d’esquiver le coup. Il recula précipitamment en portant la main à sa bouche et se mit à lancer des injures.

— Passez-lui sur le corps, Mandorallen, ordonna Silk d’un ton désinvolte.

Le chevalier à la triste figure tira sa large épée et dirigea son destrier droit sur l’énergumène qui eut un jappement de surprise, fit volte-face et prit ses jambes à son cou.

— Alors, Silk ? Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda sire Loup. Vous étiez devant lui et je n’ai rien vu.

— La région grouille de Murgos, annonça Silk en remontant en selle. D’après Kheran, il en serait passé pas moins d’une douzaine de détachements dans le coin depuis la semaine dernière.

— Parce que vous connaissez cette brute ? se récria Ce’Nedra.

— Kheran ? Et comment ! Nous étions à l’école ensemble.

— Les Drasniens aiment se tenir au courant, Princesse, commenta sire Loup. Le roi Rhodar a des agents partout.

— Cet horrible individu serait un agent du roi Rhodar ? s’exclama Ce’Nedra, incrédule.

— En réalité, Kheran est margrave, précisa Silk en hochant la tête. C’est, en temps normal, un homme aux manières exquises. Il m’a chargé de vous transmettre ses compliments.

Ce’Nedra était sidérée.

— Les Drasniens parlent avec leurs doigts, expliqua Garion. Je pensais que tout le monde le savait.

Ce’Nedra le regarda en plissant les yeux.

— Les propos exacts de Kheran étaient : « Dis à la petite rouquine que je m’excuse » ajouta Garion d’un ton suffisant. Il avait besoin de parler à Silk ; il fallait bien qu’il trouve un prétexte.

— La petite rouquine, hein ?

— C’est lui qui l’a dit, pas moi, objecta Garion, très vite.

— Tu connais le langage des signes, toi ?

— Evidemment.

— Ça suffit, Garion, décréta fermement tante Pol.

— Kheran nous conseille de nous tirer d’ici en vitesse, rapporta Silk à l’attention de sire Loup. D’après lui, les Murgos cherchent quelqu’un – probablement nous.

Des cris de fureur s’élevèrent tout à coup à l’autre bout du campement. Un groupe de cavaliers murgos venait de déboucher d’un couloir rocheux et quelques douzaines de Nadraks avaient surgi de leurs tanières et leur tenaient tête. Celui qui semblait avoir pris la direction des opérations, un énorme individu plus animal qu’humain, tenait une redoutable massue d’acier dans la main droite.

— Kordoch ! beugla le Nadrak. Je t’avais dit que je te tuerais la prochaine fois que tu passerais par ici.

Un homme mit pied à terre, sortit d’entre les chevaux murgos et vint se planter devant le monstrueux Nadrak. Brill !

— Tu dis tellement de choses, Tarlek ! rétorqua-t-il sur le même ton.

— Cette fois, Kordoch, tu vas me le payer, et en bloc ! rugit le dénommé Tarlek.

Il fit un pas vers lui en balançant sa masse d’arme.

— N’avance pas, conseilla Brill en s’éloignant des chevaux. Je n’ai pas de temps à perdre en ce moment.

— Tu n’auras plus jamais de temps à perdre, Kordoch, pour rien du tout.

— Quelqu’un souhaite-t-il profiter de l’occasion pour dire au revoir à notre ami ici présent ? suggéra Barak, hilare. Je crois qu’il va partir pour un très long voyage.

Mais Brill avait plongé sa main droite dans sa tunique. D’un seul mouvement du poignet, il en ramena un curieux triangle d’acier de six pouces de long et le lança en souplesse, droit sur Tarlek. Le triangle étincelant vrombit en tournoyant sur lui-même et s’enfonça dans la poitrine du prodigieux Nadrak dans un bruit écœurant d’os éclatés. Silk laissa échapper un sifflement de surprise.

Tarlek regarda Brill d’un air effaré, bouche bée, et porta sa main gauche à sa poitrine d’où jaillissait un flot de sang. Puis il lâcha sa massue, ses genoux fléchirent et il s’abattit tout d’une pièce, face contre terre.

— Ne restons pas ici ! hurla sire Loup. Le torrent ! Vite !

Ils s’engouffrèrent au galop dans le lit du torrent écumant, l’eau boueuse giclant sous les sabots de leurs chevaux. Quelques centaines de mètres plus loin, ils tournèrent bride et entreprirent d’escalader un versant rocheux escarpé.

— Par ici ! tonna Barak en indiquant un endroit moins abrupt.

Garion n’eut pas le temps de réfléchir. Il se contenta de se cramponner au pommeau de sa selle en essayant de ne pas se laisser distancer par les autres. Un concert de cris et de hurlements assourdis lui parvenait, loin derrière.

Ils contournèrent une colline et au signal de sire Loup ils retinrent leurs chevaux.

— Hettar, dit le vieil homme, allez voir s’ils nous suivent.

Hettar talonna son cheval et lui fit gravir la pente jusqu’à un bouquet d’arbres, à flanc de coteau.

Le visage livide, Silk marmonnait des imprécations.

— Allons, qu’est-ce qui t’arrive ? lui demanda Barak.

Silk ne décolérait pas.

— Enfin, Belgarath, qu’est-ce qui lui prend ? insista Barak.

— Notre ami vient d’avoir un choc, répondit le vieil homme. Il s’est trompé sur quelqu’un – et moi aussi, par la même occasion. L’arme que Brill a employée contre le grand Nadrak est une dent-de-vipère.

— Pour moi, c’était une lame d’une forme un peu particulière et voilà tout, commenta Barak en haussant les épaules.

— Oui, eh bien, navré de vous décevoir mais ce n’est pas si simple, reprit sire Loup. Cette lame est aiguisée comme un rasoir sur ses trois côtés et les pointes en sont ordinairement trempées dans le poison. C’est l’arme secrète des Dagashii. Voilà pourquoi Silk est tout retourné.

— J’aurais dû m’en douter, rageait Silk. Brill était un peu trop bon sur le parcours ; ça ne pouvait pas être un vulgaire malandrin.

— Dites, Polgara, vous comprenez quelque chose à ce qu’ils racontent ? ronchonna Barak.

— Les Dagashii sont une société secrète de Cthol Murgos, expliqua-t-elle. Des assassins, des criminels aguerris. Ils rendent compte à Ctuchik et à leurs propres pairs. Ctuchik a recours à eux depuis des siècles pour éliminer ses adversaires. Ils sont d’une redoutable efficacité.

— Je ne me suis jamais intéressé aux particularités de la culture murgos, maugréa Barak. S’ils tiennent à rôder dans le noir en s’entretuant, je n’y vois pas d’inconvénient. (Il leva les yeux vers le sommet de la colline pour voir si Hettar avait repéré quelque chose.) L’objet que Brill a employé constitue peut-être un gadget amusant, mais il ne peut rien contre une armure et une bonne épée.

— Enfin, Barak, ne sois pas si péquenaud, rétorqua Silk qui reprenait peu à peu ses esprits. Une cotte de mailles n’arrête pas une dent-de-vipère bien lancée. Si tu as le coup de main, tu peux viser derrière un mur. Un Dagash peut tuer pieds et mains nus, armure ou pas. Vous savez, Belgarath, nota-t-il en fronçant les sourcils, je commence à me demander si nous ne nous serions pas trompés depuis le début. Nous avons cru que Brill était au service d’Asharak, mais il se pourrait bien que ce soit juste le contraire. Brill doit être particulièrement bon, sinon Ctuchik ne l’aurait pas envoyé dans le Ponant pour nous tenir à l’œil. Je me demande jusqu’à quel point il est bon, poursuivit-il avec un sourire, un petit sourire à faire froid dans le dos. J’ai déjà eu affaire à quelques Dagashii, reprit-il en s’assouplissant les doigts, mais ce n’était pas le fin du fin. Ça promet d’être intéressant...

— Ne nous égarons pas, reprit sire Loup d’un ton grave.

Il regarda tante Pol et ce fut comme si quelque chose passait entre eux.

— Tu n’es pas sérieux ? protesta-t-elle.

— Nous n’avons pas le choix, Pol. Le coin grouille de Murgos ; ils sont trop nombreux et ils nous serrent de trop près. Quelle liberté de manœuvre avons-nous ? Ils ont réussi à nous acculer contre la pointe sud de Maragor. Tôt ou tard, ils vont nous obliger à entrer dans la plaine. En décidant nous-mêmes du moment, au moins nous nous réservons le loisir de prendre certaines précautions.

— Ça ne me plaît pas, Père, déclara-t-elle sans ambages.

— Moi non plus, admit-il, mais il faut nous débarrasser de tous ces Murgos ou nous n’arriverons jamais au Val avant l’hiver.

Hettar redescendit la colline.

— Ils arrivent, annonça-t-il calmement. Et il y en a d’autres qui viennent de l’ouest pour nous couper la route.

Sire Loup inspira profondément.

— Eh bien, Pol, le sort en est jeté. Allons-y.

Au moment où ils s’engageaient dans le rideau d’arbres séparant les dernières collines de la plaine, Garion jeta un coup d’œil en arrière. Une demi-douzaine de nuages de poussière s’élevaient derrière eux, sur l’immense versant de la montagne. Les Murgos convergeaient vers eux de toutes parts.

Ils s’engagèrent sous les arbres dans un bruit de tonnerre et s’engouffrèrent dans un petit ravin. Barak, qui menait la marche, leva brusquement la main.

— Des hommes, droit devant, signala-t-il d’un ton âpre.

— Des Murgos ? releva Hettar en portant machinalement la main à son sabre.

— Je ne crois pas. Ceux que j’ai vus ressemblaient plutôt aux pauvres types du campement.

Silk, les yeux brillants comme des escarboucles, se fraya un chemin jusqu’à la tête de la colonne.

— J’ai une idée ! déclara-t-il. Je vais leur parler.

Il lança son cheval au grand galop et plongea directement dans ce qui ressemblait à une embuscade.

— Camarades ! hurla-t-il. Tenez-vous prêts ! Les voilà ! Ils ont de l’or !

Une poignée d’hommes en haillons, armés d’épées et de haches rouillées, sortirent des fourrés et jaillirent de derrière les arbres, encerclant le petit homme. Silk parlait très vite en gesticulant beaucoup. Il tendit le doigt vers les montagnes, derrière eux.

— Qu’est-ce qu’il fabrique ? s’inquiéta Barak.

— Encore un de ses trucs tordus, j’imagine, souffla sire Loup.

Au départ, les hommes qui entouraient Silk n’avaient pas l’air très convaincus, mais il s’excitait de plus en plus et ils finirent par changer d’attitude. Enfin, le petit Drasnien se retourna sur sa selle, fit un ample geste du bras à l’attention de ses compagnons et s’écria :

— Allez ! Ils sont avec nous !

Puis il éperonna son cheval et gravit la pente rocailleuse.

— Ne nous dispersons pas, leur enjoignit Barak, ses larges épaules remuant sous sa cotte de mailles. Je ne sais pas ce qu’il mijote, mais ses plans fumeux font parfois long feu.

Ils traversèrent dans un bruit d’enfer le groupe de brigands à l’air patibulaire et gravirent le versant de la gorge à la suite de Silk.

— Qu’est-ce que tu leur as raconté ? hurla Barak tout en avançant.

— Qu’une quinzaine de Murgos avaient fait une incursion à Maragor et revenaient avec trois énormes sacs d’or, révéla en riant l’homme à la tête de fouine. J’ai ajouté qu’on les avait plutôt mal accueillis au campement et qu’ils tentaient un repli stratégique par ici. Je leur ai dit de garder cette passe-ci et que nous allions nous occuper de la prochaine.

— Ces sacripants vont se jeter sur Brill et ses Murgos quand ils vont essayer de passer, supputa Barak.

— Eh oui, reprit Silk en riant de plus belle. C’est affreux, non ?

Ils poursuivirent leur chemin au galop. Au bout d’un quart de lieue, sire Loup leva le bras et ils retinrent leurs montures.

— Nous devons être assez loin, déclara-t-il. Maintenant, écoutez-moi tous très attentivement. Les collines grouillent de Murgos et nous allons être obligés de traverser Maragor.

La princesse Ce’Nedra étouffa un petit hoquet et son visage devint d’une pâleur mortelle.

— Tout ira bien, mon chou, assura tante Pol.

Jamais sire Loup n’avait été aussi grave.

— A la minute où nous entrerons dans la plaine, vous allez commencer à entendre des choses, reprit-il. N’y prêtez pas attention. Contentez-vous d’avancer. Je serai en tête ; regardez-moi bien : quand je lèverai la main, arrêtez-vous tout de suite et descendez de cheval. Regardez par terre et ne levez pas les yeux, quoi que vous entendiez. Nous allons vous plonger dans une sorte de sommeil, Polgara et moi. N’essayez pas de résister. Détendez-vous et faites exactement ce que nous vous dirons.

— Nous endormir ? protesta Mandorallen. Comment nous défendrons-nous en cas d’attaque si nous sommes endormis ?

— Allons, Mandorallen, vous n’avez rien à craindre des êtres vivants. Et ce n’est pas votre corps qui aura besoin de protection, c’est votre esprit.

— Et les chevaux ? s’inquiéta Hettar.

— Les chevaux n’ont rien à craindre. Ils ne verront même pas les fantômes.

— Je ne pourrai jamais, déclara Ce’Nedra d’une voix proche de l’hystérie. Je ne peux pas entrer à Maragor.

— Mais si, mon petit, assura tante Pol de la même voix calme, apaisante. Restez près de moi. Il ne vous arrivera rien. Je ne le permettrais pas.

Garion éprouva tout à coup une profonde compassion pour la petite jeune fille terrorisée et rapprocha son cheval du sien.

— Je suis là, moi aussi.

Elle le regarda avec gratitude, mais elle ne pouvait empêcher sa lèvre inférieure de trembler et elle était d’une pâleur inquiétante.

Sire Loup respira un bon coup et balaya du regard l’immense pan de montagne qui les dominait de toute sa hauteur. Les nuages de poussière soulevés par les sabots des chevaux murgos se rapprochaient de façon inquiétante.

— Très bien, décida-t-il enfin. Allons-y.

Il tourna bride et suivit à un trot alerte la ravine qui débouchait dans la plaine immense, droit devant eux.

Au début, ce fut une rumeur, faible et très lointaine, un peu pareille au murmure du vent dans les arbres ou au doux babil de l’eau sur les pierres. Mais comme ils s’engageaient toujours plus avant dans la plaine, le bruit devint de plus en plus fort et distinct. Garion jeta un coup d’œil presque nostalgique derrière lui, sur les collines qu’ils venaient de quitter, puis il se rapprocha de Ce’Nedra et verrouilla son regard sur le dos de sire Loup en essayant de fermer les oreilles.

C’était maintenant un chœur de cris et de lamentations ponctués de temps à autre par des hurlements stridents. Mais derrière tout cela, semblant véhiculer tous les autres sons et les renforcer, il y avait une terrible plainte, sans doute émise par une unique voix, mais d’une amplitude, d’une puissance telle qu’elle résonnait dans la tête de Garion, effaçant toute autre notion.

Tout à coup, sire Loup leva la main. Garion se laissa glisser à terre et braqua les yeux sur le sol avec l’énergie du désespoir. Quelque chose passa en vacillant à la limite de son champ de vision mais il refusa de regarder.

Puis tante Pol s’adressa à eux d’une voix calme, rassurante.

— Formez un cercle, recommanda-t-elle, et donnez-vous la main. Rien ne pourra franchir la ronde, vous êtes en sécurité.

Garion écarta les bras, secoué par un tremblement incoercible. Il ne sut pas qui lui prenait la main gauche, mais il reconnut tout de suite la petite patte qui se cramponnait désespérément à la sienne du côté droit : c’était celle de Ce’Nedra.

Tante Pol était debout au centre du cercle, et Garion sentit sa présence les investir de toute sa force. Sire Loup se tenait en dehors, mais il ne restait pas inactif. Les veines de Garion palpitaient au rythme des ondes assourdies déferlant sur eux, déclenchant des échos saccadés du rugissement qui lui était maintenant familier.

L’effroyable lamentation de la voix solitaire s’amplifia, se rapprocha encore, et Garion éprouva une panique intense. Ça n’allait pas marcher. Ils allaient tous devenir fous.

— Allons, tais-toi ! lança la voix de tante Pol.

Il comprit qu’elle lui parlait intérieurement. Son épouvante se dissipa et une étrange lassitude, un grand calme descendit en lui. Ses paupières devinrent lourdes, le gémissement perdit de sa véhémence. Puis il se sentit envahi par une chaleur réconfortante et sombra presque instantanément dans un profond sommeil.

Chapitre 5

Garion n’aurait su dire combien de temps son esprit était resté plongé dans cette bienheureuse inconscience, mais il n’avait pas dû mettre très longtemps à rejeter l’ordre lénifiant de tante Pol. Il émergea du sommeil en titubant, tel un nageur surgissant des profondeurs, et se rendit compte qu’il avançait avec raideur, comme s’il était de bois, vers les chevaux. Il jeta un coup d’œil à ses compagnons ; ils avaient le visage vide de toute expression. Il lui semblait entendre tante Pol ordonner tout bas : « Dormez, dormez, dormez... », mais son injonction manquait de la puissance nécessaire pour le contraindre à obéir.

Il nota tout de même une différence subtile dans sa perception : son esprit était en éveil, mais ses émotions semblaient anesthésiées. Il contemplait les choses avec un détachement calme et lucide, exempt de ces sentiments qui semaient si souvent la perturbation dans sa pensée. Il aurait sans doute dû dire à sa tante Pol qu’il ne dormait pas, il le savait bien, mais il préféra s’en abstenir pour une raison obscure. Il commença posément à faire le tri dans les notions et les idées sous-jacentes à cette décision en s’efforçant d’isoler la raison latente, car il y en avait une, forcément. Ses explorations l’amenèrent à effleurer le coin tranquille où résidait son autre conscience. Son amusement sardonique était presque palpable.

Alors ? lui demanda silencieusement Garion.

Je vois que tu as fini par te réveiller, répondit l’autre esprit qui était en lui.

Non, rectifia Garion, très pointilleux tout à coup. Il me semble qu’une partie de moi est encore endormie.

Celle qui faisait obstruction. Nous allons enfin pouvoir parler. Nous avons bien des choses à nous dire.

— Qui êtes-vous ?

questionna Garion en remontant à cheval, suivant machinalement les instructions de tante Pol.

Je n’ai pas de nom.

— Vous êtes distinct de moi, n’est-ce pas ? Je veux dire, vous ne faites pas vraiment partie de moi ?

— Non

, répondit la voix. Nous sommes bien distincts.

Les chevaux s’étaient à présent remis au pas et suivaient tante Pol et sire Loup dans la prairie.

Que voulez-vous ? s’enquit Garion.

Il m’incombe de faire en sorte que les événements se déroulent comme prévu. J’y veille depuis bien longtemps, maintenant.

Garion médita cette réponse. Autour de lui, le gémissement s’amplifiait et le chœur de plaintes et de hurlements se précisait. Des ébauches de formes vagues, spectrales, apparurent peu à peu et vinrent vers les chevaux en planant au-dessus de l’herbe.

— Je

vais devenir fou, n’est-ce pas ? observa-t-il comme à regret. Je ne dors pas comme les autres, alors les fantômes vont me faire perdre la tête, non ?

— Je ne crois pas

, répondit la voix. Tu vas voir des choses que tu aurais sans doute préféré ignorer, mais cela ne risque guère de te déranger l’esprit. Il se peut même que tu apprennes ainsi sur toi des choses salutaires.

Une idée traversa tout à coup l’esprit de Garion

— Vous êtes très vieux, n’est-ce pas ?

déclara-t-il abruptement.

Ce mot ne veut rien dire en ce qui me concerne.

— Plus vieux que mon grand-père ?

insista Garion.

Je le connais depuis sa plus tendre enfance. Cela te mettra peut-être du baume au cœur d’apprendre qu’il était encore plus têtu que toi. Il m’a fallu du temps pour le mettre sur la voie qu’il était censé suivre.

— Vous l’avez fait de l’intérieur de son esprit ?

— Bien sûr.

Le cheval de Garion avança sans broncher droit sur une image impalpable qui venait d’apparaître devant lui.

— Alors il doit vous connaître, puisque vous habitiez son esprit ?

— Il n’a jamais su que j’étais là.

— Moi, je l’ai toujours su.

— Mais toi, ce n’est pas pareil. C’est de cela qu’il faut que nous parlions.

Tout d’un coup, une tête de femme se matérialisa juste devant le visage de Garion. Elle avait les yeux exorbités et la bouche grande ouverte sur un cri silencieux. Des flots de sang ruisselaient de son cou déchiqueté, comme tranché à la hache, et semblaient se volatiliser dans le néant.

— Embrasse-moi

, croassa-t-elle à l’attention de Garion.

Il ferma les yeux et sa tête passa à travers celle du fantôme.

— Tu vois bien

, fit la voix sur le ton de la conversation. Ce n’est pas si terrible, en fin de compte.

— En quoi suis-je différent ?

reprit Garion.

— Une certaine chose doit être menée à bien, et c’est à toi de l’accomplir. Les autres n’auront servi qu’à amener ce résultat.

— Qu’attendez-vous de moi au juste ?

— Tu le sauras le moment venu. Cela pourrait t’effrayer de la savoir trop tôt. Tu es déjà assez difficile à manœuvrer comme cela ; inutile de rajouter des complications inutiles

, conclut la voix avec une sorte de malignité.

— Alors à quoi bon en parler ?

— Tu dois savoir

pourquoi tu auras à agir. Cela t’aidera peut-être le moment venu.

— Très bien.

— Il s’est produit, dans un lointain passé, un événement qui n’aurait jamais dû avoir lieu. L’univers avait vu le jour pour une raison donnée et évoluait sans heurt vers ce but. Tout se passait comme prévu lorsque quelque chose est allé de travers. Ce n’était pas très grave, mais c’est arrivé au bon moment, à l’endroit voulu – disons plutôt où et quand il n’aurait pas fallu. En tout cas, ce fait a modifié le cours des choses. Tu me suis ?

— Il me semble

, acquiesça Garion, les sourcils froncés par l’effort de réflexion. C’est comme si on visait un objet et qu’en rebondissant la pierre en atteignait un autre. Comme la fois où Doroon a jeté au corbeau un caillou qui a ricoché sur une branche d’arbre et cassé un carreau de Faldor.

— Exactement. Jusque-là, il n’y avait jamais eu qu’une seule possibilité – la proposition originelle. Et tout d’un coup il y en a eu une seconde. Allons un peu plus loin : si Doroon ou toi vous aviez très vite lancé une deuxième pierre sur la première pour l’empêcher de briser les vitres de Faldor, peut-être le premier projectile aurait-il atteint le corbeau au lieu de la fenêtre.

— Peut-être,

accorda Garion, dubitatif. Doroon ne visait pas très bien.

— Mais moi je vise bien mieux que Doroon. C’est la justification de mon existence. Tu es, si l’on peut dire et d’une façon très particulière, le caillou que j’ai jeté. Si tu réussis à heurter l’autre pierre, tu la feras dévier de sa trajectoire et l’enverras atteindre la cible prévue de tout temps.

— Et si j’échoue ?

— Alors la fenêtre de Faldor volera en éclats.

La silhouette d’une femme nue aux bras coupés net, une épée passée au travers du corps, se manifesta soudain devant Garion. Elle se mit à pousser des cris et des gémissements en lui brandissant dans la figure ses moignons dégoulinants de sang. Garion se passa les mains sur la figure – il avait le visage sec. Indifférent à tout cela, le cheval traversa le fantôme balbutiant.

— Nous devons faire reprendre leur trajectoire normale aux événements, poursuivit la voix. La mission qui t’incombe joue un rôle déterminant dans l’affaire. Pendant longtemps, ce qui aurait dû arriver et ce qui se produisait en réalité ont suivi des voies différentes. Or les événements convergent à nouveau. C’est à leur point de concours que tu devras agir. Si tu réussis, le cours normal des choses sera rétabli ; dans le cas contraire, tout ira mal à jamais et l’univers échouera à remplir le but dans lequel il a été créé.

— Quand tout cela a-t-il commencé ?

— Avant la création du monde. Avant même les Dieux.

— Et je vais réussir ?

— Je n’en sais rien. Je sais ce qui est censé arriver, pas ce qui va se produire. Il faut que tu saches encore une chose : lorsque cette erreur s’est produite, elle a déterminé deux champs des possibles différents, et un champ des possibles recèle une sorte de finalité. Pour avoir une finalité, il faut qu’il en ait conscience. Disons, pour simplifier, que c’est ce que je suis : la conscience de la finalité originelle de l’univers.

— Sauf que maintenant, il y en a une autre, n’est-ce pas ? Une autre conscience, liée à l’autre champ des possibles.

— Tu es plus malin que je ne pensais.

— Et son but doit être de faire aller les choses le plus mal possible, non ?

— J’en ai bien peur. Nous en arrivons à l’essentiel. Le moment approche où tout doit basculer dans un sens ou dans l’autre, et il faut que tu sois prêt.

— Pourquoi moi ?

demanda Garion en écartant machinalement une main sectionnée qui semblait se tendre vers sa gorge pour l’étrangler. On ne pourrait pas trouver quelqu’un d’autre ?

— Non

, décréta, implacable, sa voix intérieure. Ça ne marche pas comme ça. L’univers t’attend depuis des millions d’années, plus que tu ne pourrais en imaginer. Tu te précipitais vers cet événement avant même le commencement des temps. Il n’y a que toi qui puisses faire ce qui doit être fait. Toi seul peux jouer ce rôle. C’est la chose la plus importante de tous les temps, et pas seulement pour ce monde : pour l’univers entier. Des races entières d’êtres vivants, si lointains que la lumière de leurs soleils n’atteindra jamais ce sol, disparaîtront si tu échoues. Ils ignoreront éternellement ton existence et il n’y a aucune chance qu’ils viennent te remercier un jour, mais leur sort dépend de toi. Le second champ des possibles mène au chaos absolu et à la destruction intégrale de l’univers, mais nous conduisons à autre chose, toi et moi.

— A quoi ?

— Tu le verras si tu réussis.

— Très bien. Et qu’est-ce que je suis censé faire en attendant ?

— Tu disposes d’un pouvoir prodigieux, accordé afin de te permettre d’accomplir ce pour quoi tu as été créé. Tu dois apprendre à le maîtriser. Belgarath et Polgara s’efforcent de t’y aider, alors cesse de te bagarrer avec eux à ce sujet. Il faut que tu sois prêt le moment venu, et ce moment viendra plus vite que tu ne penses.

Une silhouette décapitée était plantée au beau milieu de la piste, tenant sa tête par les cheveux avec sa main droite. Elle la souleva devant Garion qui approchait, et sa bouche convulsée lui cria des insultes.

Après avoir traversé le fantôme, Garion essaya de reprendre la conversation avec sa voix intérieure, mais le contact semblait provisoirement interrompu.

Ils passèrent lentement devant les ruines d’une ferme. Agglutinés sur les pierres, des hordes de spectres leur faisaient des signes aguichants et les invitaient à les rejoindre.

— C’est fou ce qu’il y avait comme femmes, nota négligemment tante Pol.

— C’était une caractéristique de la race, commenta tout aussi calmement sire Loup. Huit nouveau-nés sur dix étaient des filles. Ça les a amenés à prendre des mesures concernant les relations entre les sexes.

— Tu as sûrement dû trouver ça très amusant, observa-t-elle sèchement.

— Les Marags n’ont jamais pu faire les choses comme les autres. Le mariage n’avait pas beaucoup de succès chez eux. Ils faisaient preuve d’un grand libéralisme dans certains domaines.

— Ah oui ? Voilà comment on appelle cela ?

— Allons, Pol. Essaye de ne pas être aussi intransigeante. La société fonctionnait ; c’est tout ce qui compte.

— Enfin, Père, ils s’adonnaient au cannibalisme, tout de même !

— Simple erreur de parcours. L’un d’eux a dû mal interpréter un passage de leurs textes sacrés et voilà tout.

— Ils faisaient cela par obligation religieuse, pas par goût. L’un dans l’autre, j’aimais bien les Marags. Ils étaient généreux, amicaux et honnêtes les uns envers les autres. Ils aimaient la vie. Sans leur or, ils seraient sûrement sortis de cette aberration mineure.

Garion avait oublié l’or. Comme ils traversaient un petit cours d’eau, il plongea le regard dans les eaux miroitantes et vit de petits points jaunes brillants parmi les cailloux du fond.

Un fantôme nu apparut soudain juste devant lui.

— Je suis belle, hein ? fit-elle, aguichante.

Puis elle empoigna les lèvres de l’immense plaie qui lui ouvrait l’abdomen sur toute sa longueur et les écarta, déversant ses entrailles sur la berge de la rivière.

Garion eut un haut-le-cœur et serra les dents.

— Ne pense pas à l’or !

ordonna sèchement sa voix intérieure. C’est par tes envies que les fantômes s’emparent de toi. Si tu penses à l’or, tu vas devenir fou !

Ils poursuivirent leur chemin, Garion tentant de chasser la notion d’or de son esprit.

Mais sire Loup continuait à en parler.

— C’est toujours le même problème avec l’or : on dirait qu’il attire les pires individus. Les Tolnedrains, par exemple.

— Ils essayaient d’abolir le cannibalisme, Père, objecta tante Pol. C’est une coutume que la plupart des gens trouvent révoltante.

— Crois-tu qu’ils auraient été aussi révoltés si le lit de tous les cours d’eau de Maragor ne regorgeait pas d’or ?

Tante Pol détourna les yeux du fantôme d’un enfant empalé sur une épée tolnedraine.

— Enfin, plus personne n’aura cet or, maintenant, ajouta-t-elle. Mara y veille.

— Oui, acquiesça sire Loup en relevant la tête pour écouter le terrible gémissement qui semblait émaner de toutes parts. Je voudrais bien qu’il ne hurle pas si fort, protesta-t-il avec une grimace, après une plainte particulièrement stridente.

Ils passèrent devant ce qui ressemblait aux ruines d’un temple : des pierres blanches renversées, envahies par l’herbe. Non loin de là, un gros arbre était festonné de guirlandes de corps qui se balançaient et se tortillaient au bout de leurs cordes.

— Détachez-nous, murmuraient les cadavres. Détachez-nous...

— Père ! s’écria tante Pol en tendant le doigt vers la plaine, de l’autre côté du temple en ruine. Là-bas ! Ces gens sont réels !

Une procession de silhouettes en robe et capuchon de bure avançait lentement dans la prairie. Ils portaient sur leurs épaules une lourde cloche accrochée au bout d’une perche et chantaient à l’unisson de son glas noir, lugubre.

— Les moines de Mar Terrin, constata sire Loup. La bonne conscience de la Tolnedrie. Nous n’avons rien à craindre d’eux.

L’un des hommes en capuchon leva la tête et les vit.

— Partez ! hurla-t-il.

Il se détacha du petit groupe et courut vers eux en esquivant des choses que Garion ne vit pas.

— Partez ! s’écria-t-il à nouveau. Sauvez-vous ! Vous approchez de l’antre même de l’horreur. Mar Amon est juste derrière cette colline, et Mara hante ses rues de sa fureur !

Chapitre 6

Les moines poursuivirent leur procession dans la prairie, le chant et le tintement lugubre de la cloche s’estompèrent bientôt dans le lointain. Perdu dans ses pensées, sire Loup se caressait la barbe de sa main valide.

— Autant nous en occuper tout de suite, Pol, suggéra-t-il enfin avec un soupir sinistre. Sans cela, il ne nous laissera pas en paix.

— Ça ne sert à rien, Père, objecta tante Pol. Tu sais bien qu’il n’y a pas moyen de discuter avec lui. Nous avons déjà essayé.

— Tu as sûrement raison, reconnut-il. Mais nous devons tout de même tenter le coup, sinon Aldur sera déçu. Quand il saura ce qui se trame, peut-être arriverons-nous enfin à lui faire entendre raison.

Une plainte assourdissante retentit dans la plaine baignée de soleil et sire Loup tira un nez long comme un jour sans pain.

— Il ne s’est pas encore usé les cordes vocales, depuis le temps qu’il crie comme ça ! Bon, ça suffit. On y va. Direction : Mar Amon.

Il tourna bride et mena sa monture vers la colline que le moine aux yeux fous leur avait indiquée. Un fantôme estropié surgit du néant juste devant son visage et se mit à vitupérer.

— Oh ! ça suffit ! cria sire Loup, agacé.

Le spectre disparut avec un vacillement de stupeur.

Sans doute une piste menait-elle jadis dans les collines, on en devinait vaguement la trace dans l’herbe. Mais depuis que le dernier être vivant en avait foulé la surface, trente-deux siècles avaient passé, l’effaçant presque irrémédiablement. Ils gravirent la colline et, du sommet, plongèrent le regard sur les ruines de Mar Amon. Toujours détaché et insensible, Garion observa des choses et en tira des conclusions qui lui auraient échappé sans cela. La cité avait été presque entièrement détruite, mais on en distinguait encore le plan : la rue, car il n’y en avait qu’une, partait en spirale d’une vaste place circulaire, juste au centre des ruines. Garion eut aussitôt l’intuition fulgurante que la ville avait été conçue par une femme. L’esprit féminin fonctionnait plutôt selon des courbes alors que les hommes avaient tendance à penser en ligne droite.

Ils descendirent la colline et s’approchèrent de la cité. Tante Pol et sire Loup ouvrant la marche, suivis des autres, toujours inconscients, le visage vide. Garion gardait leurs arrières en s’efforçant d’ignorer les fantômes nus, hideusement mutilés, qui surgissaient de terre et se dressaient devant lui. La terrible plainte qu’ils entendaient depuis l’instant où ils étaient entrés à Maragor s’amplifia, se précisa. A certains moments, elle avait fait à Garion l’impression d’être issue d’une multitude de voix confondues, déformées par l’écho. Mais il s’en rendait compte à présent, elle émanait d’une gorge unique, d’une telle puissance et emplie d’un chagrin si immense qu’elle retentissait d’un bout à l’autre du royaume.

Comme ils approchaient de la ville, un vent épouvantable se leva, glacial et amenant avec lui une effroyable puanteur de charnier. Garion tendit machinalement la main pour refermer sa cape autour de lui, mais il se rendit compte qu’elle restait immobile et que l’herbe haute ne s’incurvait pas dans la tourmente. Il rumina l’information tout en s’efforçant de fermer ses narines à l’épouvantable odeur de corruption et de pourriture charriée par ce vent spectral. L’herbe ne ployait pas sous la bourrasque, c’était donc une illusion. Et si les chevaux n’entendaient pas les gémissements, c’est que ce n’étaient pas non plus de vrais gémissements. Il se sentit transi jusqu’à la moelle des os et frissonna en se répétant que le froid était plus imaginaire que réel, tout comme le vent et le hurlement de désespoir.

La première fois qu’il l’avait vue, du haut de la colline, Mar Amon lui avait semblé n’être qu’un champ de ruines ; mais lorsqu’ils entrèrent dans la cité, Garion eut la surprise de se trouver entouré de murs, de maisons et de bâtiments, et d’entendre, parfois assez proche, un rire d’enfant. L’on entendait même chanter dans le lointain.

— Pourquoi fait-il toujours ça ? demanda tristement tante Pol. Ça ne sert à rien.

— Tu sais, Pol, c’est tout ce qui lui reste.

— Le résultat est le même, en fin de compte.

— Je sais, mais ça l’aide à oublier pendant un moment.

— Il y a des choses que nous aimerions tous oublier, Père. Ce n’est pas le meilleur moyen d’y parvenir.

Sire Loup regarda d’un air admiratif les maisons apparemment bien réelles qui les entouraient.

— C’est très réussi, tu ne trouves pas ?

— Bien sûr, reconnut-elle. Ce n’est pas un Dieu pour rien. Mais ça n’est tout de même pas une bonne chose.

Il fallut que le cheval de Barak rentre par mégarde droit dans un mur pour que Garion comprenne ce que voulaient dire sa tante et son grand-père : l’animal s’enfonça dans la pierre apparemment bien concrète et ressortit à plusieurs mètres de là. La ville entière, ses rues, ses bâtiments, n’étaient qu’illusion, un souvenir. Le vent glacial et qui sentait le cadavre en décomposition sembla redoubler de vigueur et une âcre odeur de fumée vint s’y ajouter. L’herbe brillait toujours au soleil, mais Garion avait à présent l’impression que tout s’assombrissait. Les rires des enfants, les chants assourdis s’estompèrent, laissant place à des cris.

Un légionnaire tolnedrain en cuirasse luisante et heaume emplumé, d’apparence aussi réelle et tangible que les murailles alentour, arriva en courant au bout de l’immense courbe de la rue. Son épée dégoulinait de sang, son visage était crispé dans un sourire horrible à voir et il roulait des yeux égarés.

La rue était maintenant jonchée de corps mutilés, horriblement massacrés, nageant dans des mares de sang. L’illusion approchait de son apogée terrifiante et le gémissement atteignit un paroxysme, devint une clameur assourdissante.

La rue en spirale déboucha enfin sur la large place circulaire du centre de Mar Amon. Le vent glacial semblait hurler dans la ville en flammes et l’affreuse cacophonie des épées hachant la chair et l’os semblait occuper tout l’espace disponible dans l’esprit de Garion. L’air s’assombrit encore.

Les pierres qui jonchaient la place étaient imprégnées du souvenir de centaines et de milliers de Marags inertes, morts au milieu des tourbillons de fumée. Mais ce qui les attendait au centre n’était ni une illusion ni un fantôme. Un être formidable les dominait, frémissant d’une effroyable présence, vibrant d’une réalité qui ne devait rien à l’imagination de l’observateur. Il tenait dans ses bras le corps d’un enfant assassiné comme si c’était la somme de tous les morts de ce pays hanté. Son visage levé au-dessus du petit cadavre était convulsé par une expression d’indicible angoisse, de douleur inhumaine, et il pleurait. Plongé comme il l’était dans la stupeur qui préservait son intégrité mentale, Garion sentit ses poils se hérisser sur sa nuque.

Sire Loup fit la moue. Il descendit de cheval et s’approcha de l’énorme silhouette en enjambant prudemment les illusions de corps qui jonchaient la place.

— Seigneur Mara, commença-t-il en s’inclinant respectueusement devant la silhouette.

Mara répondit par un hurlement.

— Seigneur Mara, répéta sire Loup. Ce n’est pas de gaieté de cœur que je fais intrusion dans Ton chagrin, mais il faut que je Te parle.

Le terrible visage se crispa et d’énormes larmes roulèrent sur ses joues. Sans un mot, le Dieu tendit devant lui le corps de l’enfant mort, releva la tête et se lamenta de plus belle.

— Seigneur Mara ! essaya encore une fois sire Loup, d’un ton plus persuasif cette fois.

Mara ferma les yeux, pencha la tête sur le corps de l’enfant et se mit à sangloter.

— C’est inutile, Père, conclut tante Pol. Il n’entend rien quand il est comme ça.

— Laisse-moi, Belgarath, répondit enfin Mara, en larmes, et sa voix gigantesque tonna et résonna dans l’esprit de Garion. Laisse-moi à mon chagrin.

— Seigneur Mara, l’accomplissement de la prophétie est proche, annonça sire Loup.

— Qu’est-ce que cela peut me faire ? sanglota Mara en étreignant le petit corps. La prophétie me rendra-t-elle mes enfants assassinés ? Elle est sans prise sur moi. Laisse-moi.

— La destinée du monde dépend de l’issue des événements qui vont se produire très bientôt, Seigneur Mara, insista sire Loup. Les royaumes de l’Est et du Ponant s’apprêtent à l’ultime combat. Torak, Celui qui n’a qu’un œil, Ton frère maudit, s’agite dans son sommeil ; il s’éveillera bientôt.

— Qu’il s’éveille, gémit Mara.

Il s’inclina sur le petit corps qu’il serrait dans ses bras et déversa sur lui un torrent de pleurs.

— Tu Te soumettras donc à sa domination, Seigneur Mara ? demanda tante Pol.

— Polgara, je suis hors de toute atteinte. Je ne quitterai pas la terre de mes enfants morts et nul, homme ou Dieu, ne saurait s’aventurer jusqu’à moi. Que Torak établisse son empire sur le monde si telle est sa volonté.

— Autant nous en aller, Père, reprit tante Pol. Rien ne peut l’ébranler.

— Seigneur Mara, insista sire Loup, nous avons amené devant Toi les instruments de la prophétie. Accepteras-Tu de les bénir avant notre départ ?

— Je n’ai plus de bénédiction, Belgarath, répondit Mara. Que des malédictions pour les enfants sauvages de Nedra. Emmène ces étrangers avec toi.

— Seigneur Mara, dit fermement tante Pol. Un rôle T’est dévolu dans l’accomplissement de la prophétie. L’implacable destinée qui nous guide s’impose à Toi aussi. Chacun doit remplir la mission qui lui est réservée depuis l’avènement des temps, car le jour où la prophétie sera détournée de son terrible cours, le monde cessera d’être.

— Qu’il cesse d’être, gronda Mara. Qu’il périsse. Il ne recèle plus de joie pour moi. Mon chagrin est éternel et je n’y renoncerais pas quand le prix en serait la fin de tout ce qui a été créé. Emmenez les enfants de la prophétie et laissez-moi.

Sire Loup s’inclina, résigné, tourna les talons et rejoignit ses compagnons, une expression de dégoût impuissant inscrite sur le visage.

— Attendez ! hurla tout à coup Mara. Qu’est-ce que cela ?

Sire Loup se retourna d’un bloc. Les images de la cité et de ses morts se mirent à vaciller et s’estompèrent.

— Qu’as-tu fait, Belgarath ? accusa Mara en se redressant soudain de toute sa hauteur. Et toi, Polgara ? Mon chagrin serait-il maintenant un sujet de dérision pour vous ? Me jetteriez-vous mon chagrin à la face ?

— O Seigneur !

Tante Pol semblait interloquée par la soudaine fureur du Dieu.

— Monstres ! rugit Mara. Monstres !

Son prodigieux faciès était convulsé de rage. Dans sa formidable colère, il s’avança vers eux et s’arrêta juste devant le cheval de la princesse Ce’Nedra pour lui hurler sa haine au visage.

— Fille de Nedra, je déchirerai ta chair de mes mains ! J’emplirai ton cerveau des vers de la folie ! Je te plongerai dans une horreur sans nom jusqu’au dernier jour de tes jours !

— Laisse-la ! s’écria âprement tante Pol.

— Non, Polgara, fulmina-t-il. Sur elle retombera le poids de ma colère !

Il tendit les terribles serres de ses doigts vers la princesse inconsciente. Celle-ci braquait dans le néant, derrière lui, le regard vide, candide, de ses yeux qui ne cillaient pas.

Le Dieu poussa un sifflement de frustration et fit volte-face pour affronter sire Loup.

— Je suis trahi ! ragea-t-il. Son cerveau est assoupi !

— Ils sont tous endormis, Seigneur Mara, répondit sire Loup. Les menaces et les horreurs n’ont pas de prise sur eux. Tu peux hurler et tempêter jusqu’à ce que le ciel nous tombe sur la tête ; elle ne T’entend pas.

— Tu seras puni, Belgarath, cracha Mara. Et Polgara aussi. Vous apprendrez le goût de la douleur et de la terreur pour vous être joués de moi avec tant d’arrogance. J’arracherai le sommeil de l’esprit de ces intrus, ils éprouveront les affres de la folie que je leur infligerai à tous !

Il s’enfla soudain, prenant des proportions prodigieuses.

— Ça suffit, Mara ! Arrête !

La voix était celle de Garion, mais ce n’était pas lui qui avait parlé, il le savait bien. L’Esprit de Mara se retourna vers lui et éleva son immense bras, prêt à frapper. Garion se rendit compte qu’il mettait pied à terre et s’approchait de l’immense silhouette menaçante.

— Ta vengeance, Mara, s’arrête ici, déclara la voix qui s’exprimait par la bouche de Garion. Cette enfant s’inscrit dans mon dessein. Tu n’y toucheras pas.

Garion se rendit compte avec angoisse qu’il se dressait entre le Dieu en furie et la princesse endormie.

— Ecarte-toi de mon chemin, gamin, ou je t’écrase comme une punaise ! menaça Mara.

— Sers-toi de ta cervelle, si tu ne l’as pas encore réduite en miettes par tes hurlements, reprit la voix. Tu sais bien qui je suis.

— Il me la faut ! hurla Mara. Je lui donnerai une multitude de vies pour toutes les arracher à sa chair frémissante !

— Non. Tu ne feras pas cela.

Le Dieu Mara se redressa de toute sa hauteur, étendit ses bras terribles ; mais en même temps, ses yeux sondaient, scrutaient – et pas seulement ses yeux. Garion sentit un prodigieux contact effleurer son esprit, comme dans la salle du trône de la reine Salmissra, quand il avait été frôlé par l’Esprit d’Issa. Un sentiment de terrible reconnaissance emplit les yeux larmoyants de Mara. Il baissa ses bras étendus.

— Donne-la-moi, implora-t-il. Prends les autres et va-t’en, mais donne-moi la Tolnedraine, je t’en supplie.

— Non.

Ce qui se produisit alors ne devait rien à la sorcellerie, Garion le sut aussitôt. Il n’entendit aucun bruit, pas même l’étrange rugissement qui l’accompagnait toujours. Au lieu de cela, il se sentit en proie à une terrible pression, car toute la force de l’esprit de Mara était dirigée vers lui, le terrassant. Puis la voix intérieure de Garion lui répondit, si puissante, si vaste que le monde entier ne l’eût contenue. Elle ne heurta pas Mara, car cette collision terrifiante eût ébranlé le monde, mais demeura immuable face à la fureur impétueuse du Dieu. L’espace d’un instant, Garion partagea la lucidité de la conscience qui l’habitait et son immensité le fit frémir. En cette seconde, il assista à la naissance d’innombrables soleils animés de spirales prodigieuses sur les ténèbres de velours du néant. Leur genèse, leur regroupement en galaxies et en de gigantesques nébuleuses tournoyantes ne prirent qu’un moment. Et au-delà, il contempla le vrai visage du temps, assistant à son commencement et à sa fin en un seul clin d’œil terrifiant.

Mara recula.

— Je me soumets, annonça-t-il d’une voix rauque.

Il s’inclina devant Garion, ses traits convulsés de douleur, étrangement humble, puis il se détourna, enfouit son visage dans ses mains et éclata en sanglots irrépressibles.

— Ta douleur prendra fin, Mara, continua doucement la voix. Un jour, tu connaîtras la joie à nouveau.

— Jamais, sanglota le Dieu. Eternel est mon chagrin.

— Longue est l’éternité, Mara. Et seul j’en verrai la fin.

Le Dieu en pleurs se détourna sans un mot et ses lamentations retentirent à nouveau dans les ruines de Mar Amon.

Sire Loup et tante Pol regardaient tous deux Garion, le visage de pierre. Le vieil homme parla d’une voix emplie de crainte.

— Est-ce possible ?

— N’est-ce pas toi, Belgarath, qui dis toujours que tout est possible ?

— Nous ne savions pas que vous pouviez intervenir directement, reconnut tante Pol.

— Il m’arrive parfois de donner un petit coup de pouce aux événements, de faire quelques suggestions. En réfléchissant bien, vous vous rappellerez peut-être certaines de mes interventions.

— Le petit a-t-il conscience de tout cela ? demanda-t-elle.

— Evidemment. Nous en avons un peu parlé.

— Que lui avez-vous dit ?

— Tout ce qu’il était de taille à comprendre. Ne t’inquiète pas, Polgara. Je ne lui ferai pas de mal. Il comprend l’importance de tout cela, maintenant. Il sait qu’il lui faut se préparer et que le temps presse. Je pense que nous ferions mieux de partir d’ici, à présent. La présence de la petite Tolnedraine fait beaucoup de peine à Mara.

Tante Pol aurait bien voulu ajouter quelque chose, mais elle jeta un coup d’œil à la silhouette ténébreuse du Dieu en larmes non loin de là et hocha la tête. Elle remonta à cheval et mena la marche hors des ruines.

Lorsqu’ils furent tous en selle, sire Loup s’approcha de Garion.

— Nous pourrions peut-être parler un peu tout en avançant, suggéra-t-il. J’ai beaucoup de questions à vous poser.

— Il est parti, Grand-père, l’informa Garion.

— Oh, fit Belgarath, visiblement déçu.

Le soleil était maintenant très bas sur l’horizon. Ils s’arrêtèrent pour bivouaquer dans un bosquet, à une demi-lieue de Mar Amon. Ils n’avaient pas revu un seul fantôme depuis qu’ils avaient quitté les ruines. Lorsque les autres eurent mangé et gagné leur couchette, tante Pol, sire Loup et Garion s’assirent autour du feu de camp. Dès l’instant où sa voix intérieure s’en était allée, après la confrontation avec Mara, Garion avait eu l’impression de sombrer dans une sorte de torpeur. Toute émotion lui était maintenant étrangère et il n’arrivait plus à aligner deux idées.

— Pouvons-nous parler à... à l’autre ? s’enquit sire Loup, d’une voix pleine d’espoir.

— Il n’est pas là pour l’instant, révéla Garion.

— Alors il n’est pas toujours avec toi ?

— Pas toujours. Il lui arrive de disparaître plusieurs mois, parfois même davantage. Il était resté longtemps, cette fois ; depuis qu’Asharak a brûlé.

— Où est-il exactement quand il est en toi ? questionna le vieil homme avec curiosité.

— Là, fit Garion en se tapotant le front.

— Tu es réveillé depuis que nous sommes entrés à Maragor ? s’étonna tante Pol.

— Pas tout à fait réveillé, corrigea Garion. Une partie de moi est complètement engourdie.

— Tu as vu les fantômes ?

— Oui.

— Et tu n’as pas eu peur ?

— Non. Mais il m’est arrivé de sursauter, et il y en a un qui m’a donné envie de vomir.

— Il ne te rendrait plus malade maintenant, n’est-ce pas ? nota sire Loup en levant vivement les yeux.

— Non, je ne crois pas. Au début, je voyais encore un peu ce genre de chose, mais plus maintenant.

Sire Loup s’absorba dans la contemplation du feu comme s’il cherchait la façon de formuler sa phrase suivante.

— Que t’a dit ta voix intérieure quand vous parliez toutes les deux ?

— Elle m’a dit qu’il s’était passé, il y a très longtemps, quelque chose qui n’aurait pas dû se produire et que j’étais censé y remédier.

— C’est une façon de présenter les événements, bien sûr, observa sire Loup avec un petit rire. T’a-t-elle dit comment cela allait tourner ?

— Elle ne le sait pas elle-même.

— J’espérais en tirer au moins un petit profit, commenta sire Loup avec un soupir, mais c’est peine perdue. On dirait que les deux prophéties sont toujours d’une validité équivalente.

Tante Pol ne détachait pas son regard de Garion.

— Tu crois que tu te souviendras de tout ça quand tu te réveilleras ?

— Je pense que oui.

— Parfait. Alors écoute-moi bien : il y a deux prophéties, qui conduisent toutes les deux au même événement. Les Grolims et les autres Angaraks en suivent une et nous l’autre. Les choses évoluent de façon différente à la fin de chacune des deux prophéties.

— Je vois.

— Aucune des deux prophéties n’exclut quoi que ce soit de l’autre jusqu’à la confrontation finale. Le déroulement de tout ce qui s’ensuivra dépendra de l’issue de la confrontation. Une prophétie s’accomplira ; l’autre cessera d’être. Tout ce qui est déjà arrivé, tout ce qui va encore arriver converge vers ce point et s’y confond. L’erreur sera effacée et l’univers suivra une direction ou l’autre, comme s’il n’avait jamais obéi à une autre trajectoire depuis le commencement des temps. La seule véritable différence c’est qu’une chose très importante n’arrivera jamais si nous échouons.

Garion hocha la tête. Il se sentait vidé, tout à coup.

— Beldin appelle ça la théorie des destinées convergentes, ajouta sire Loup. Deux possibilités d’égale validité. Beldin est parfois très pompeux.

— C’est un travers assez répandu, tu sais, fit tante Pol.

— J’irais bien dormir, maintenant, annonça Garion.

Sire Loup et tante Pol échangèrent un bref coup d’œil.

— Bien sûr, déclara tante Pol.

Elle se leva, le prit par le bras et l’emmena se coucher. Lorsqu’il se fut fourré sous ses couvertures, elle l’emmitoufla bien et posa sa main fraîche sur son front.

— Dors, mon Belgarion, murmura-t-elle.

Il s’endormit.

Chapitre 7

Lorsqu’ils se réveillèrent, ils étaient debout, en cercle, et se tenaient par la main. Garion émergea de sa torpeur, Ce’Nedra à sa gauche, Durnik à sa droite, et tout lui revint en bloc. C’était le matin. Le soleil brillait de tous ses feux et il soufflait un petit vent frais. La plaine hantée de Maragor était maintenant dans leur dos ; droit devant eux se dressaient des collines basses, roussâtres.

Silk reprit conscience et balaya aussitôt les environs d’un œil circonspect.

— Où sommes-nous ?

— A la limite nord de Maragor. A quatre-vingts lieues environ de Toi Rane, précisa sire Loup.

— Nous avons dormi longtemps ?

— Une petite semaine.

Silk poursuivit son examen des alentours en s’efforçant d’intégrer le changement de lieu et le passage du temps.

— Enfin, j’imagine qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, conclut-il.

Hettar alla immédiatement voir les chevaux tandis que Barak se massait la nuque avec ses deux mains.

— J’ai l’impression d’avoir dormi sur un tas de cailloux, se lamenta-t-il.

— Allez donc faire un petit tour, lui proposa tante Pol. Ça vous dégourdira.

Ce’Nedra tenait toujours Garion par la main et il se demanda s’il devait le lui signaler. Elle avait une bonne petite patte toute chaude et, l’un dans l’autre, ce n’était pas si désagréable. Il décida de se taire.

Hettar revint le front soucieux.

— Belgarath, l’une des juments de bât est pleine, annonça-t-il.

— Pour quand est la mise bas ? s’informa sire Loup en le foudroyant du regard.

— Difficile à dire avec précision. Pas plus d’un mois. C’est son premier poulain.

— Nous pourrions alléger son fardeau et répartir la charge sur les autres chevaux, suggéra Durnik. Il n’y a pas de raison que ça se passe mal si nous ne lui faisons rien porter.

— Espérons-le, répondit Hettar d’un air dubitatif.

Mandorallen observait les collines jaunâtres où des panaches de fumée montaient vers l’azur.

— Belgarath, on nous observe, annonça-t-il d’un ton sinistre en tendant le doigt.

Sire Loup jeta un coup d’œil dans la direction indiquée.

— Probablement des chasseurs d’or, supposa-t-il en faisant la grimace. Ils grouillent aux frontières de Margor comme les vautours sur le cadavre d’une vache. Va donc voir, Pol.

Mais les yeux de tante Pol avaient déjà leur vacuité caractéristique.

— Des Arendais, déclara-t-elle en scrutant le pied des collines. Des Sendariens, des Tolnedrains, quelques Drasniens... Ils ne sont pas très fringants.

— Pas de Murgos ?

— Non.

— Des croquants et des maroufles, laissa tomber Mandorallen. Ces gueux ne devraient guère entraver notre avance.

— Je préférerais éviter le combat dans toute la mesure du possible, rétorqua sire Loup. Ces escarmouches sont dangereuses et ne mènent à rien. Mais je ne vois pas comment nous pourrions y couper ; nous n’arriverons jamais à les convaincre que nous ne ramenons pas d’or de Maragor, conclut-il en secouant la tête d’un air dégoûté.

— Si c’est de l’or qu’ils veulent, pourquoi ne pas leur en donner ? suggéra Silk.

— Je n’en ai pas pris beaucoup sur moi, railla le vieil homme.

— Ça n’a pas besoin d’en être du vrai, précisa Silk, les yeux brillants, en allant vers les chevaux de bât.

Il revint avec des coupons de grosse toile qu’il tailla rapidement en carrés d’un pied de côté. Il en prit un, y déposa deux poignées de gravier, puis réunit les coins et les entoura avec un bout de corde, formant une bourse à l’air pesant qu’il soupesa plusieurs fois d’un air satisfait.

— Alors, on ne dirait pas un sac plein d’or ?

— Encore un de tes trucs à la noix, gronda Barak.

Silk le gratifia d’un beau sourire, la bouche en cœur, puis il fabriqua rapidement quelques autres sacs et les accrocha à leurs selles.

— Je prends la tête de la colonne. Suivez-moi et laissez-moi faire. Polgara, combien sont-ils ?

— Une vingtaine.

— Ça devrait coller, assura le petit homme à la tête de fouine. Allez, on y va.

Ils remontèrent à cheval et se dirigèrent vers la vaste embouchure d’une rivière à sec qui se déversait jadis dans la plaine. Silk menait la marche, les yeux aux aguets. Au moment où ils franchissaient les alluvions déposées par le cours d’eau, Garion entendit un coup de sifflet strident et perçut des mouvements furtifs vers l’avant. Il s’avisa soudain qu’ils étaient prisonniers entre les rives abruptes du cours d’eau.

— J’aurais préféré un espace un peu plus dégagé pour négocier le problème, commenta Silk. Ah, voilà !

Il leur indiqua du menton un endroit un peu moins escarpé.

— Maintenant ! s’écria-t-il au moment où ils passaient devant. Vite !

Il éperonna son cheval et lui fit gravir le talus. Ils le suivirent, les pierres roulant sous les sabots de leurs montures. Ils s’extirpèrent tant bien que mal du lit de la rivière dans un énorme nuage de poussière jaune, âcre.

Des cris de déception s’élevèrent des buissons d’épineux qui coiffaient le cône de déjection. Un groupe d’hommes à la mine patibulaire en surgirent et se précipitèrent en courant dans l’herbe qui leur arrivait aux genoux afin de leur couper la route. Un homme à la barbe noire, plus proche et plus désespéré que les autres, bondit devant eux en brandissant une épée piquetée de rouille. Mandorallen le renversa sans hésiter et lui passa sur le corps. Le barbu poussa un hurlement en s’effondrant sous les sabots de l’immense destrier.

Le petit groupe se rassembla en haut du talus.

— Parfait, décréta Silk avec un coup d’œil circulaire. Ces vauriens auront tout le recul nécessaire pour imaginer les catastrophes éventuelles. Je tiens absolument à ce qu’ils aient l’occasion d’y réfléchir.

Une flèche siffla à leurs oreilles. Mandorallen l’écarta d’un mouvement négligent de son bouclier.

— Arrêtez ! hurla l’un des brigands.

C’était un Sendarien efflanqué, au visage grêlé, vêtu d’une tunique verte crasseuse, un bandage de fortune autour d’une jambe.

— Qui a parlé ? répliqua Silk, d’un ton isolent.

— Je m’appelle Kroldor, annonça l’homme à la jambe bandée en prenant de grands airs. Kroldor le brigand. Vous avez sûrement entendu parler de moi.

— Pas à ma connaissance, répondit Silk, d’un ton plaisant.

— Donnez-nous votre or et vos femmes, ordonna Kroldor. Et nous vous laisserons peut-être la vie sauve.

— Si vous dégagez le chemin, c’est nous qui vous laisserons peut-être la vie sauve.

— Nous sommes cinquante, menaça Kroldor. Nous n’avons rien à perdre, et nous ne craignons pas la mort.

— Vingt, rectifia Silk. Des serfs aux jambes molles, des paysans pétochards et des larrons poltrons. Mes hommes sont de rudes jouteurs. Sans compter que nous sommes à cheval, et vous à pied.

— Donnez-nous votre or, insista le brigand.

— Eh bien, venez donc le chercher !

— A moi, mes braves ! aboya Kroldor.

Il plongea en avant. Deux de ses hommes le suivirent, un peu indécis quant à la conduite à tenir. Les autres restèrent prudemment en retrait à lorgner Mandorallen, Barak et Hettar avec appréhension. Au bout de quelques pas, Kroldor se rendit compte que ses hommes ne l’avaient pas suivi. Il fit volte-face.

— Bande de lâches ! ragea-t-il. Magnez-vous ou les autres vont arriver et tout rafler !

— Allez, Kroldor, je vais vous dire ce que nous allons faire. Nous sommes comme qui dirait assez pressés et nous ramenons plus d’or que nos chevaux ne peuvent en porter, déclara Silk en détachant l’un des sacs accrochés à sa selle et en l’agitant d’une façon suggestive. Tenez !

Il lança négligemment le sac de gravier dans l’herbe, en prit un second et lui fit suivre le même chemin. Puis, d’un geste, il donna l’ordre aux autres d’en faire autant. Le tas montait à vue d’œil.

— Et voilà, Kroldor, reprit Silk. Dix sacs de bon or jaune. Vous pouvez les avoir sans livrer combat. Si vous en voulez davantage, il faudra les payer de votre sang.

Les acolytes de Kroldor s’entre-regardèrent et firent quelques pas en avant, les yeux avidement fixés sur les sacs enfouis dans l’herbe.

— Tiens ! tiens, Kroldor, on dirait que vos hommes commencent à agiter des considérations philosophiques sur la vie et la mort, ajouta ironiquement Silk. Il y a là assez d’or pour faire leur fortune, et les hommes riches ne prennent pas de risques inutiles.

— Vous, je vous garde un chien de ma chienne, grommela Kroldor avec un regard mauvais.

— J’espère bien, approuva Silk. Bon, nous avons perdu assez de temps comme ça. Je vous conseille de nous laisser passer.

Barak et Hettar rejoignirent Mandorallen. Les trois hommes mirent leurs montures au pas et avancèrent délibérément sur lui.

Kroldor le brigand tint le coup jusqu’au dernier moment, puis il fit un bond en arrière et prit la poudre d’escampette en vociférant.

— Allons-y ! s’écria Silk.

Ils talonnèrent vigoureusement leurs chevaux et chargèrent. Derrière eux, les brigands tournèrent un peu autour des sacs puis ce fut la curée. Il y eut pas mal de crêpage de chignons, de crocs-en-jambes et de coups bas, et trois hommes se retrouvèrent sur le carreau avant que d’aucuns eussent l’idée d’ouvrir un seul sac. Leurs hurlements de colère retentirent alors dans le lointain.

Belgarath et ses compagnons firent plusieurs lieues au grand galop avant de retenir leurs montures. Barak riait à perdre haleine.

— Pauvre Kroldor, parvint-il à hoqueter. Tu as vraiment un mauvais fond, Silk.

— J’ai beaucoup approfondi la nature humaine dans ce qu’elle a de plus vil, indiqua innocemment Silk. Il est bien rare que je ne trouve pas moyen d’en tirer parti.

— Les hommes de Kroldor ne sont pas près de lui pardonner la façon dont les choses ont tourné, remarqua Hettar.

— Qu’est-ce que vous voulez ? Ce sont les vicissitudes du commandement.

— Il se pourrait qu’ils lui fassent un mauvais sort.

— J’espère bien. Le contraire me décevrait beaucoup.

Ils passèrent le restant de la journée dans les contreforts jaunâtres des montagnes et campèrent dans un petit ravin encaissé où la lumière du feu de camp ne risquait pas de révéler leur présence aux brigands dont la région était infestée.

Ils repartirent de bon matin, et à midi ils étaient dans les montagnes. Ils franchirent des escarpements rocheux couverts d’une forêt d’épineux, sombre et épaisse. L’air était frais et vif. C’était encore l’été dans la plaine, mais des signes avant-coureurs de l’automne apparaissaient déjà dans les hauteurs. Le sous-bois virait au jaune sous une brume imperceptible, et lorsqu’ils se réveillaient, à l’aube, le sol était couvert de givre. Pourtant, le temps se maintenait et ils avançaient bien.

Et puis un jour, vers la fin de l’après-midi – ils étaient dans les montagnes depuis une bonne semaine – de gros nuages arrivèrent de l’ouest, apportant avec eux un froid humide et glacial. Garion prit sa houppelande à l’arrière de sa selle et s’emmitoufla dedans sans cesser d’avancer, mais vers le soir, il frissonnait jusqu’aux moelles.

Durnik leva le nez et huma l’air.

— Il va neiger avant la fin de la nuit, annonça-t-il.

Garion avait lui aussi senti l’odeur froide, poussiéreuse de la neige. Il hocha la tête d’un air sinistre.

— C’était trop beau pour durer, maugréa sire Loup. Enfin, ça ne sera pas notre premier hiver.

Lorsque Garion émergea de sa tente, le lendemain matin, le ciel était d’un gris uniforme et le sol disparaissait sous un pouce de neige entre les troncs noirs des sapins. Les chevaux, dont le souffle se condensait dans l’air froid et humide, tapaient du pied et remuaient les oreilles sous le toucher aérien des flocons qui voltigeaient en tous sens, se posaient sans bruit sur leur croupe sombre et voilaient le décor d’un brouillard impalpable.

Ce’Nedra pointa le nez hors de la tente qu’elle partageait avec Polgara, poussa un petit cri d’extase et se mit à gambader sous les flocons avec une spontanéité enfantine. Garion réalisa qu’il ne devait pas souvent neiger à Tol Honeth et la suivit des yeux avec un petit sourire indulgent jusqu’au moment où une boule de neige bien envoyée l’atteignit en pleine tête. Alors il se lança à sa poursuite en la bombardant de boules de neige qu’elle esquiva en se faufilant entre les arbres tout en poussant de grands éclats de rire et des cris joyeux. Il finit par la rattraper et s’apprêtait à lui frotter le museau avec une poignée de neige lorsqu’elle jeta ses bras autour de son cou avec exubérance et l’embrassa, frôlant sa joue avec son petit nez froid et ses cils chargés de neige. Pure traîtrise, ainsi qu’il ne devait pas tarder à s’en rendre compte : elle lui fourra une poignée de neige dans le col de sa tunique, s’échappa et courut vers les tentes en hurlant de rire tandis qu’il tentait d’enlever la neige de son cou avant qu’elle ne soit toute fondue.

Mais vers la mi-journée, la neige qui couvrait le sol se changea en une sorte de bouillasse grise et les jolis flocons blancs laissèrent place à une petite pluie fine, pénétrante, des plus pénibles. Ils gravirent un étroit ravin sous les sapins ruisselants. Un torrent écumant rugissait sur les blocs de pierre au-dessus de leurs têtes.

Sire Loup finit par ordonner une halte.

— Nous approchons de la frontière occidentale de Cthol Murgos, annonça-t-il. Je pense que le moment est venu de prendre des précautions.

— Je vais mener la marche, s’empressa de proposer Hettar.

— Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, rétorqua sire Loup. Vous avez tendance à perdre le nord dès que vous apercevez des Murgos.

— Je m’en charge, décréta Silk. (Il avait remonté son capuchon, mais l’eau dégoulinait au bout de son long nez pointu.) Je vais prendre un quart de lieue d’avance et ouvrir l’œil.

Sire Loup acquiesça d’un hochement de tête.

— Sifflez si vous voyez quoi que ce soit.

— C’est parti !

Silk s’engagea au trot dans le défilé.

Vers la fin de l’après-midi, la pluie se mit à prendre en grêle en touchant le sol, couvrant les rochers et les arbres d’un glacis gris. Les versants de la ravine s’ouvraient sur le flanc escarpé d’une montagne. Le ruisseau n’était plus qu’un filet d’eau. Ils contournèrent une grosse roche en surplomb et retrouvèrent Silk derrière.

— Nous n’avons plus qu’une heure de jour devant nous, déclara le petit homme. Que préférez-vous ? Continuer ou redescendre un peu dans le défilé et dresser le campement pour la nuit ?

Sire Loup lorgna le ciel et observa le flanc de la montagne vers l’avant. Des arbustes chétifs s’accrochaient à la paroi abrupte ; un peu plus haut, plus rien ne poussait.

— Continuons. Nous n’avons que quelques lieues à faire. C’est juste derrière, dans la descente. Allons-y.

Silk opina du bonnet et reprit la tête de la colonne.

Ils contournèrent le versant de la montagne. Une gorge profonde, vertigineuse, les séparait du pic qu’ils avaient franchi deux jours auparavant. La pluie s’était un peu calmée à l’approche du soir, et Garion voyait distinctement l’autre versant de l’abîme. Ils n’en étaient pas à plus d’un quart de lieue. Ses yeux discernèrent un mouvement près du bord.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama-t-il en tendant le doigt.

— C’est bien ce que je craignais, commenta sire Loup en balayant d’un revers de main la glace qui se formait dans sa barbe.

— Quoi donc ?

— C’est un Algroth.

Avec un frisson de dégoût, Garion se remémora les horribles singes écailleux au faciès caprin qui les avaient attaqués en Arendie.

— On ferait peut-être bien de se manier, non ? suggéra-t-il.

— Il ne peut pas nous atteindre, assura sire Loup. La gorge fait au moins une demi-lieue de profondeur. Mais ça veut dire que les Grolims ont dû lâcher leurs bêtes. Nous avons intérêt à faire attention.

Il leur fit signe de continuer.

L’Algroth appela le reste de la horde à la rescousse. Garion entendit ses abois faibles, déformés par le vent qui soufflait sans discontinuer dans le gouffre béant. Les créatures furent bientôt une douzaine à folâtrer sur la corniche rocheuse. Elles les accompagnèrent de loin en poussant des glapissements, puis le petit groupe contourna le versant escarpé de la montagne et quitta le bord du ravin pour emprunter un couloir moins profond. Au bout d’une demi-lieue, sire Loup ordonna la halte. Ils s’arrêtèrent pour passer la nuit à l’abri d’un bosquet d’épicéas rabougris.

Le lendemain matin, la pluie avait cessé mais le ciel était toujours couvert et il faisait un froid de loup. Ils rebroussèrent chemin jusqu’à l’entrée du ravin et repartirent le long de la gorge. La paroi du versant opposé descendait en pente abrupte vers le minuscule ruban argenté d’une rivière, des milliers de pieds plus bas. Les Algroths n’avaient pas lâché prise. Ils se remirent à les suivre en clabaudant sans trêve, leurs yeux affamés, terrifiants, braqués sur eux. Les voyageurs apercevaient d’autres créatures à l’ombre des arbres. L’une d’elles, énorme et hirsute, semblait avoir une tête d’animal sur un corps humain. Une meute d’animaux galopait à vive allure, crinières et queues au vent.

— Regardez ! s’écria Ce’Nedra en tendant le doigt vers le troupeau. Des chevaux sauvages !

— Ce ne sont pas des chevaux, protesta Hettar d’un ton tranchant.

— On dirait bien, pourtant.

— Peut-être, mais ce ne sont pas des chevaux.

— Des Hrulgae, fit laconiquement sire Loup.

— Et qu’est-ce que c’est ?

— Les Hrulgae sont des animaux à quatre pattes qui ressemblent un peu aux chevaux, mais avec des crocs en guise de dents et des pieds fourchus au lieu de sabots.

— Mais cela voudrait dire...

La princesse ouvrit de grands yeux et s’interrompit.

— Oui. Ils sont carnivores.

— Quelle horreur ! s’exclama-t-elle en frissonnant.

— La gorge se rétrécit, Belgarath, gronda Barak. J’aimerais autant ne pas me retrouver nez à nez avec ces bestioles.

— Tout va bien. Pour autant que je me souvienne, les deux versants se rapprochent jusqu’à n’être plus éloignés que d’une centaine de mètres, mais ils s’écartent à nouveau. Ils ne pourront pas traverser.

— J’espère que votre mémoire ne vous trahit pas.

Dans le ciel déchiqueté par un vent furieux, des vautours décrivaient de grands cercles et des corbeaux voletaient d’un arbre à l’autre en échangeant des cris rauques. Tante Pol les observa d’un œil noir, désapprobateur, mais ne dit rien.

Ils poursuivirent leur chemin. La gorge s’étrécit, et bientôt ils distinguèrent nettement le faciès bestial des Algroths, de l’autre côté. La crinière au vent, les Hrulgae hennissaient, exhibant leurs formidables dents tranchantes.

Puis, au point le plus étroit de la gorge, un groupe de Murgos en cottes de mailles apparurent de l’autre côté du précipice. Ils avaient dû brûler les étapes car leurs chevaux écumaient, et eux-mêmes avaient le visage hâve et couvert de poussière. Ils s’arrêtèrent et attendirent que Garion et ses amis arrivent à leur niveau. Un homme était planté tout au bord. Il regarda d’abord l’autre versant du gouffre puis la rivière qui coulait au fond. C’était Brill.

— Tu as été retardé ? appela Silk d’un ton persifleur, et il n’aurait pas fallu chercher beaucoup pour trouver la dureté de l’acier sous l’apparente raillerie. Nous commencions à nous dire que tu avais dû t’égarer.

— Il y avait peu de chances, Kheldar, riposta Brill. Comment avez-vous réussi à passer de l’autre côté ?

— Tu repars par là, hurla Silk en indiquant le chemin qu’ils avaient suivi, et à quatre jours de cheval, en faisant très attention, tu verras peut-être la gorge que nous avons empruntée pour venir ici. Tu ne devrais pas mettre plus d’un jour ou deux à la retrouver.

L’un des Murgos tira de sous sa jambe gauche un petit arc et une flèche. Il visa Silk, banda son arc et décocha son trait. Silk regarda avec intérêt la flèche tomber dans le vide en décrivant une longue et lente spirale.

— Très joli, commenta-t-il d’un ton appréciatif.

— Arrête, imbécile ! lança Brill à l’archer murgo. J’ai beaucoup entendu parler de toi, Kheldar, dit-il en regardant à nouveau le petit Drasnien.

— On n’échappe pas à sa réputation, répondit modestement Silk.

— Un de ces jours, il faudra que je vérifie si tu es vraiment aussi fort qu’on le dit.

— Cette curiosité malsaine pourrait être accompagnée des premiers symptômes d’une maladie mortelle.

— Pour l’un de nous deux au moins.

— Eh bien, j’attends avec impatience l’occasion de notre prochaine rencontre, répondit Silk. D’ici là, j’espère que vous ne m’en voudrez pas, tes copains et toi, mais j’ai des affaires pressantes.

— Tu ferais bien de regarder derrière toi, Kheldar, menaça Brill. Un jour, je serai là.

— J’ai des yeux dans le dos, Kordoch, appela Silk. Alors ne t’étonne pas trop si je t’attends de pied ferme. Allons, c’était très agréable ; il faudra que nous bavardions à nouveau tous les deux – un de ces jours.

Le virtuose de l’archer murgo lança une autre flèche qui suivit la première dans le ravin.

Silk éclata de rire et reprit la tête de la colonne, leur faisant quitter les abords du précipice.

— Quel garçon formidable ! s’exclama-t-il comme ils s’éloignaient. Et quelle merveilleuse journée, ajouta-t-il en contemplant le ciel brouillé au-dessus des montagnes.

Sire Loup les emmena toujours plus au nord et à l’est par un sentier qui s’écartait de la gorge, et donc de Brill et de ses Murgos. Le vent se leva et se mit à hurler entre les arbres. Les nuages s’accumulaient. A la fin de la journée, le ciel était d’un noir d’encre.

Ils établirent le campement pour la nuit dans une cuvette naturelle au sol rocailleux, juste à la lisière des arbres. Tante Pol leur prépara un bon ragoût bien épais. La dernière bouchée avalée, ils laissèrent mourir le feu.

— Pas la peine d’allumer un phare pour signaler notre présence, observa sire Loup.

— Ils ne peuvent pas traverser la gorge, n’est-ce pas ? s’informa Durnik.

— Inutile de prendre des risques, ajouta le vieil homme.

Il s’éloigna des dernières braises pour aller plonger le regard dans le noir. Mû par une impulsion, Garion le suivit.

— Grand-père, on est encore loin du Val ?

— Soixante-dix lieues environ, répondit le vieil homme. Nous n’irons pas très vite dans les montagnes.

— Et le temps n’a pas l’air de s’améliorer.

— C’est ce que j’avais cru remarquer.

— Et si nous sommes pris dans une tempête de neige ?

— Nous nous abriterons jusqu’à ce qu’elle cesse.

— Et si...

— Ecoute, Garion, je sais que ça n’a rien d’étonnant, mais il y a des moments où tu me fais vraiment penser à ta tante. Elle n’arrête pas de me demander « Et si... » depuis qu’elle a dix-sept ans. Je commence à en avoir marre depuis un sacré paquet d’années maintenant.

— Je suis désolé.

— Ne sois pas désolé. Arrête de dire ça, c’est tout.

Au-dessus de leur tête, dans le noir de poix du ciel en fureur, un terrible battement d’ailes se fit tout à coup entendre.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? questionna Garion, surpris.

— Chut ! ordonna sire Loup en tendant l’oreille au vacarme des ailes immenses qui s’agitaient en haut des arbres. Oh, quel malheur !

— Quoi donc ?

— La pauvre vieille... Je pensais qu’elle était morte, depuis le temps. Ils ne pourraient pas lui ficher un peu la paix, non ?

— Qu’est-ce que c’est ?

— Elle n’a pas de nom. C’est une grosse chose laide et stupide. Les Dieux n’en ont créé que trois, et les deux mâles se sont entretués dès la première saison des amours. Elle vit seule depuis des temps immémoriaux.

— Elle doit être énorme, commenta Garion en scrutant les ténèbres. A quoi est-ce qu’elle ressemble ?

— Elle est à peu près aussi grosse qu’une maison. En fait, je ne crois pas que tu aimerais vraiment la voir.

— Elle est dangereuse ?

— Très. Mais elle n’y voit pas grand-chose dans le noir, précisa sire Loup en soupirant. Les Grolims ont dû la chasser de sa caverne et la lancer à notre recherche. Il y a des moments où je trouve qu’ils exagèrent.

— Nous devrions peut-être en parler aux autres.

— Ça ne ferait que les inquiéter. Il faut parfois savoir tenir sa langue.

Les gigantesques ailes battirent l’air à nouveau et un cri de désespoir fendit les ténèbres, un cri interminable, empli d’une terrible solitude. Garion se sentit envahi de pitié pour la bête.

— On n’y peut rien, conclut sire Loup avec un soupir. Allons, retournons aux tentes.

Chapitre 8

Pendant deux jours, le temps resta gris, froid et incertain. Le ciel semblait fuir devant le vent furieux qui soufflait sans discontinuer. La ligne de crête se découpait maintenant sur le flanc d’une immense montagne. Ils montaient toujours, le long des versants abrupts, verglacés, semés de roches éboulées, gravissant les pentes interminables qui menaient aux sommets couverts de neige. Plus ils montaient et plus la végétation se raréfiait. Bientôt, les arbres rabougris disparurent complètement.

Sire Loup s’arrêta pour se repérer et regarder autour de lui dans la pâle lumière de l’après-midi.

— Par ici, dit-il enfin en tendant le doigt vers un dos d’âne qui réunissait deux pics.

Ils repartaient en resserrant leur houppelande autour d’eux lorsque Hettar s’approcha de sire Loup, le visage préoccupé.

— La jument pleine ne va pas bien, annonça l’homme au visage de faucon. Elle ne devrait pas tarder à mettre bas.

Tante Pol ne dit pas un mot, mais elle laissa passer les autres pour aller voir la jument.

— Elle va mettre bas d’ici quelques heures à peine, Père, déclara-t-elle d’une voix grave, en revenant.

Sire Loup jeta un coup d’œil alentour.

— Il n’y a pas le moindre abri par ici.

— Nous trouverons peut-être quelque chose de l’autre côté du col, suggéra Barak, sa barbe flottant au vent.

— Je ne vois pas pourquoi l’autre versant serait différent de celui-ci, commenta sire Loup en secouant la tête. Il va falloir faire vite. Nous ne pouvons pas passer la nuit ici.

Ils continuèrent à monter. Le vent redoubla de violence, hurlant parmi les rochers, les criblant maintenant de grêlons. Au moment où ils s’engageaient dans le col et s’apprêtaient à franchir le dos d’âne, la bourrasque les heurta de plein fouet, les fouaillant d’une averse de grêle.

— C’est encore pire de ce côté-ci, Belgarath, rugit Barak pour dominer la tourmente. Les arbres sont encore loin ?

— A plusieurs lieues, répondit sire Loup en s’efforçant de maintenir les pans de sa houppelande autour de lui.

— La jument n’ira jamais jusque-là, objecta Hettar. Il faut trouver un abri.

— Il n’y a rien, décréta sire Loup. Rien avant les arbres. Il n’y a que des cailloux et de la glace, ici.

Sans savoir pourquoi, sans même s’en rendre compte avant d’ouvrir la bouche, Garion fit une suggestion.

— Et la grotte ? s’écria-t-il.

— La grotte ? Quelle grotte ? répéta sire Loup en se retournant pour braquer sur lui un regard pénétrant.

— Celle qui est de l’autre côté de la montagne, pas très loin.

Il aurait été bien en peine de dire comment, mais il savait qu’il y avait une grotte là-bas.

— Tu en es sûr ?

— Absolument. Par ici.

Garion tourna bride. Ils remontèrent le dos d’âne vers le pic immense, déchiqueté, qui se dressait sur leur gauche. La bourrasque de grêle s’acharna sur eux, les aveuglant à moitié, mais Garion avançait avec confiance. Pour une raison mystérieuse, chaque roche lui semblait parfaitement familière. Il allait juste assez vite pour rester devant les autres. Ils lui auraient forcément posé des questions et il n’avait pas de réponse à leur fournir. Ils contournèrent le pic et s’engagèrent sur une large corniche qui s’incurvait à flanc de montagne et disparaissait devant eux dans les tourbillons de grêle.

— Où nous mènes-Tu, mon jeune ami ? s’enquit Mandorallen en hurlant pour se faire entendre malgré le vent.

— Ce n’est plus très loin, répondit Garion sur le même ton, par-dessus son épaule.

La corniche allait en se rétrécissant. Après une avancée de la formidable paroi de granit elle se réduisit à la largeur d’un sentier de marche. Garion mit pied à terre et mena son cheval par la bride. A l’instant où il se retrouva de l’autre côté de la saillie rocheuse, il fut assailli par la tourmente et obligé d’avancer en mettant un bras devant son visage pour se protéger les yeux de la grêle. C’est pourquoi il ne vit la porte qu’en arrivant dessus.

Car une porte était pratiquée à flanc de montagne ; une porte de fer noire, piquetée de rouille par les ans. Elle était plus large que le portail de la ferme de Faldor, et le haut se perdait dans les tourbillons de grêle.

Barak, qui suivait Garion de près, tendit la main et effleura la porte de fer. Puis il assena dessus de grands coups de son immense poing, lui arrachant des échos qui se répercutèrent dans le vide.

— Il y a bien une grotte, annonça-t-il aux autres, dans son dos. Je pensais que le vent avait balayé la cervelle du gamin mais pas du tout.

— Comment allons-nous entrer ? hurla Hettar, faisant concurrence au vent.

— La porte est aussi inébranlable que la montagne, commenta Barak en frappant dessus de nouveau.

— Nous ne pouvons pas rester dans ce vent, déclara tante Pol.

Elle avait passé un bras autour des épaules de Ce’Nedra dans un geste protecteur.

— Eh bien, Garion ? intervint sire Loup.

— Ce n’est pas difficile. Il faut que je trouve l’endroit...

Il effleura le métal glacé du bout des doigts, sans savoir au juste ce qu’il cherchait. Un petit coin de la surface avait l’air un peu différent.

— Ah, voilà !

Il posa sa main droite sur l’emplacement et appuya doucement. La porte commença à se déplacer avec un formidable grincement. Une ligne jusqu’alors invisible, plus fine qu’un cheveu, apparut subitement au centre du panneau de fer rongé par la rouille et une pluie d’écailles rousses s’abattit sur eux, bientôt emportée par le vent.

Garion éprouva une chaleur curieuse dans le fond de la main droite avec laquelle il poussait la porte. Par curiosité, il cessa de pousser, mais la porte continua à s’écarter, s’ouvrant, à ce qu’il semblait, en réponse à la marque argentée qui lui couvrait la paume de la main. Elle continua à se mouvoir même lorsqu’il cessa de l’effleurer.

Il ferma la main et la porte s’immobilisa.

Il rouvrit la main, et la porte se remit à bouger en raclant le sol de pierre.

— Ne joue pas avec, chéri, observa tante Pol. Ouvre vite, va.

Il faisait noir dans la grotte, de l’autre côté de l’immense portail, mais cela ne sentait pas le renfermé comme on aurait pu s’y attendre. Ils entrèrent avec circonspection, en sondant prudemment le sol du pied.

— Un instant, murmura Durnik, d’une voix étrangement basse.

Ils l’entendirent défaire les courroies d’une de ses sacoches et reconnurent le frottement d’une pierre à feu contre l’acier. Il y eut quelques étincelles, puis une faible lueur comme le forgeron soufflait sur l’amadou. La mèche s’enflamma ; il l’approcha d’une torche tirée de sa sacoche. Le flambeau grésilla, mais finit par s’embraser. Ils parcoururent la caverne du regard.

Il leur apparut aussitôt que ce n’était pas une grotte naturelle. Les parois et le sol en étaient incroyablement lisses, presque polis ; la torche que brandissait Durnik se reflétait dans les surfaces luisantes. C’était une salle absolument circulaire, d’une centaine de pieds de diamètre, dont le haut des murs s’incurvait vers l’intérieur, et le plafond, loin au-dessus de leur tête, semblait parfaitement hémisphérique. Au centre de la salle se dressait une table de pierre, ronde, de vingt pieds de diamètre et si haute que Barak aurait pu passer dessous. Un banc de pierre en forme d’anneau en faisait le tour. L’arche d’une cheminée, ronde elle aussi, s’ouvrait dans le mur, juste à l’opposé de la porte. La grotte était fraîche, mais il leur semblait qu’il aurait dû y faire plus froid.

— Les chevaux peuvent entrer ? chuchota Hettar.

Sire Loup acquiesça d’un hochement de tête, le regard perdu dans le vague. Il semblait tout rêveur à la lumière vacillante de la torche.

Les chevaux firent claquer leurs sabots sur le sol de pierre et regardèrent autour d’eux avec étonnement, les yeux écarquillés, les oreilles frémissantes de nervosité.

— Le feu est déjà prêt, constata Durnik, debout à côté de la cheminée. Je l’allume ?

— Hein ? fit sire Loup en levant les yeux. Oh ! Oui, allez-y.

Durnik tendit sa torche vers le petit bois qui prit immédiatement. Les flammes montèrent très vite, brûlant avec un éclat inhabituel.

Ce’Nedra étouffa un cri.

— Les murs ! s’exclama-t-elle. Regardez les murs !

La structure cristalline de la roche réfractait la lumière du feu de telle sorte que le dôme se mit à étinceler d’une myriade de couleurs douces, changeantes, emplissant la salle d’une splendeur multicolore.

Hettar, qui en faisait le tour, repéra une autre ouverture en arceau dans la paroi.

— Une source ! annonça-t-il. On n’aurait pu rêver meilleur endroit pour s’abriter d’un orage !

Durnik posa sa torche et retira sa houppelande. La salle s’était réchauffée avec une rapidité surnaturelle depuis qu’il avait allumé le feu.

— Vous connaissiez cet endroit, n’est-ce pas ? demanda-t-il à sire Loup.

— Nul n’avait jamais réussi à le trouver, reconnut le vieil homme, le regard ailleurs. Nous ne savions même pas s’il existait encore.

— Qu’est-ce, Belgarath, que cette étrange grotte ? questionna Mandorallen.

Sire Loup inspira profondément.

— Lorsque les Dieux créèrent le monde, il leur fallait bien se rencontrer de temps à autre pour échanger des informations sur ce qu’ils avaient fait et comptaient faire, afin d’assurer la cohérence de l’ensemble et d’en harmoniser le fonctionnement : les montagnes, le temps, les saisons, et ainsi de suite. C’est ici, conclut-il en balayant la salle du regard, qu’ils se rencontraient.

Silk avait réussi à grimper sur le banc qui entourait l’immense table. Son nez frémissait de curiosité.

— Il y a des bols, là-haut. Sept bols. Et sept chopes. Tiens, on dirait qu’il y a des fruits dans les bols...

Il s’apprêtait à tendre la main lorsque sire Loup poussa un cri.

— Non, Silk ! Ne touchez à rien !

Le petit homme se figea, la main en l’air, et lui jeta un coup d’œil intrigué par-dessus son épaule.

— Vous feriez mieux de descendre, suggéra sire Loup d’un ton grave.

— La porte ! s’exclama Ce’Nedra.

Ils se tournèrent comme un seul homme, juste le temps de voir l’immense porte de fer se refermer doucement. Barak bondit dessus en jurant, mais trop tard. Elle avait déjà claqué avec un bruit retentissant. Le grand bonhomme se retourna, le regard désespéré.

— Ne t’en fais pas, Barak. Je la rouvrirai, promit Garion.

Sire Loup se retourna vers lui et l’interrogea du regard.

— Comment étais-tu au courant pour la grotte ? s’informa-t-il.

— Je ne sais pas, bafouilla Garion. Je savais qu’elle était là, c’est tout. Je savais depuis un ou deux jours déjà que nous en approchions. Enfin, il me semble.

— Est-ce que ça a un rapport avec la voix qui s’est adressée à Mara ?

— Je ne pense pas. Elle n’a pas l’air d’être là en ce moment, et cette fois, j’étais au courant de façon différente ; je pense que ça venait de moi, pas d’elle. C’est comme si je connaissais cet endroit depuis toujours, sauf que j’y ai pensé seulement quand nous avons commencé à nous en rapprocher. C’est très difficile à expliquer au juste.

Tante Pol et sire Loup échangèrent un long regard. Sire Loup était sur le point de lui poser une autre question lorsqu’un grognement se fit entendre à l’autre bout de la pièce.

— Quelqu’un pourrait-il m’aider ? demanda Hettar d’un ton pressant.

L’une des juments, les flancs distendus, le souffle court, hoquetait en chancelant sur ses pattes comme si elles allaient flancher sous son poids. Debout auprès d’elle, Hettar tentait de la supporter.

— Elle va mettre bas, déclara-t-il.

Ils se tournèrent tous vers lui et se rapprochèrent précipitamment de la jument en travail. Tante Pol prit aussitôt la situation en main et donna des ordres concis. Ils aidèrent la jument à s’étendre sur le sol puis Hettar et Durnik commencèrent à faciliter son travail pendant que tante Pol allait remplir un petit chaudron d’eau et le posait précautionneusement sur le feu.

— Je vais avoir besoin de place, annonça-t-elle aux autres d’un ton caustique tout en ouvrant le sac qui contenait ses herbes.

— Je pense que nous ferions mieux de débarrasser le plancher, suggéra Barak, mal à l’aise, en lorgnant le cheval haletant.

— Magnifique, acquiesça-t-elle. Ce’Nedra, restez là, mon petit. J’aurai besoin de vous.

Garion, Barak et Mandorallen s’écartèrent de quelques pas et s’assirent par terre, le dos appuyé au mur iridescent, tandis que Silk et sire Loup partaient explorer le reste de la salle. Garion regardait Durnik et Hettar s’activer près de la jument, tante Pol et Ce’Nedra à côté du feu, mais il se sentait bizarrement absent. La grotte l’avait attiré, c’était une certitude, et elle exerçait encore une fascination particulière sur lui. Le problème posé par la jument comportait une certaine urgence, mais il n’arrivait pas à s’y intéresser pour de bon. En trouvant la grotte, il avait seulement mené à bien la première étape de ce qui était en train de s’accomplir, quoi que ce fût. Car il avait encore quelque chose à faire, il en était étrangement convaincu, et cette espèce de léthargie constituait une sorte de préparation à la suite.

La voix de Mandorallen attira machinalement son regard.

— L’aveu ne m’en est point aisé, disait le chevalier d’un ton lugubre, mais dans la perspective de notre quête, force m’est de reconnaître ouvertement ma grande faiblesse. Il se pourrait qu’à l’heure du péril, cette défaillance m’amène à tourner casaque et à fuir tel le couard que je suis, abandonnant vos existences au danger et à la mort.

— Vous vous faites une montagne d’une taupinière, protesta Barak.

— Que non point, Messire. Je T’engage, ainsi que Tes compagnons, à porter à cette affaire l’attention qui convient afin de déterminer si je suis digne de poursuivre notre entreprise.

Il fit mine de se lever, à grand renfort de grincements.

— Où allez-vous ? s’étonna Barak.

— Je pensais m’éloigner quelque peu afin de vous permettre de discuter librement de cette affaire.

— Oh ! ça va, Mandorallen, rasseyez-vous, fit Barak, agacé. Je ne dirais rien dans votre dos que je n’oserais vous dire en face.

Allongée près du feu, la tête dans le giron de Hettar, la jument poussa un nouveau grognement.

— Le remède est bientôt prêt, Polgara ? s’inquiéta l’Algarois.

— Pas encore.

Elle se retourna vers Ce’Nedra qui pilait soigneusement des feuilles séchées dans une petite tasse avec le dos d’une cuillère.

— Un peu plus fin, mon chou, lui conseilla-t-elle.

Durnik était debout, les jambes écartées, au-dessus de la jument, les mains sur son ventre distendu.

— Nous allons peut-être être obligés de retourner le poulain, annonça-t-il gravement. Je pense qu’il essaie de sortir dans le mauvais sens.

— Ne vous y risquez pas pour le moment ; voyons d’abord si ça va marcher, commenta tante Pol.

Elle tapota doucement un pot de terre pour en faire tomber une poudre grisâtre dans son chaudron bouillonnant, puis, prenant la tasse de feuilles pilées des mains de Ce’Nedra, les ajouta dans le récipient en touillant énergiquement.

— Je pense, Messire Barak, reprit Mandorallen d’un ton pressant, que point n’as pleinement considéré l’importance de ce que je viens de Te dire.

— Mais si, mais si. Bon, une fois, vous avez eu une peur bleue. Il n’y a vraiment pas de quoi se mettre la rate au court-bouillon. Ça nous arrive à tous de temps à autre.

— Je ne puis vivre avec cette notion. Je vis dans la crainte perpétuelle que cela revienne m’ôter tout courage, sans jamais savoir où et quand cela se produira.

— Vous avez peur d’avoir peur ? fit Durnik, surpris, en levant les yeux de la jument.

— Tu ne puis, mon bon ami, savoir quel effet cela fait, répondit Mandorallen.

— Vous aviez l’estomac noué, la bouche sèche et l’impression qu’on vous tordait le cœur comme une serpillière ?

Mandorallen accusa le coup.

— J’en ai été victime assez souvent pour savoir avec précision l’effet que ça fait, confia Durnik.

— Toi ? Mais Tu es au nombre des hommes les plus braves qu’il m’ait été donné de rencontrer !

— Je suis comme les autres, Mandorallen, répondit Durnik avec un sourire tordu. Et les hommes comme les autres vivent dans une crainte perpétuelle. Vous l’ignoriez ? Ils ont peur du temps et des grands de ce monde, peur de la nuit et des monstres tapis dans les ténèbres, peur de vieillir et de la mort. Il y en a même qui ont peur de vivre. Les hommes ordinaires ont peur à chaque minute de leur vie, ou presque.

— Mais comment pouvez-vous supporter cela ?

— Comme si on avait le choix ! La peur fait partie de la vie, Mandorallen. On ne peut rien y changer. Vous vous y ferez. Après l’avoir revêtue tous les matins comme une vieille tunique, vous ne pourrez plus vous en passer. Ça , aide parfois d’en rire – parfois.

— D’en rire ?

— Ça montre à la peur qu’on est bien conscient de sa présence mais qu’il en faudrait un peu plus pour nous empêcher d’aller de l’avant et de faire notre devoir, poursuivit Durnik en palpant doucement le ventre de la jument. Il y en a qui crient, qui jurent et qui vocifèrent. Ça doit faire à peu près le même effet. Chacun met au point une technique personnelle pour vivre avec. Moi, je préfère en rire. Ça me paraît plus approprié, je ne sais pas pourquoi.

Mandorallen parut s’abîmer dans une profonde réflexion ; les paroles de Durnik faisaient leur chemin dans sa conscience.

— J’y songerai, déclara enfin le chevalier d’un ton solennel. Fort se pourrait, ô ami, que je Te doive plus que la vie pour Tes aimables conseils.

La jument émit un nouveau grognement, une plainte profonde, déchirante.

— Il faut que nous le retournions, Dame Pol, décida Durnik en se redressant et commençant à retrousser ses manches. Et vite, ou nous allons les perdre tous les deux, le poulain et la mère.

— Je vais d’abord lui donner ça, répondit-elle en versant un peu d’eau fraîche dans son chaudron bouillonnant. Tenez-lui la tête, demanda-t-elle à Hettar.

L’Algarois acquiesça d’un hochement de tête et passa fermement ses bras autour de la tête de la jument en gésine.

— Garion, fit tante Pol en faisant couler des cuillerées de liquide entre les dents de l’animal, tu devrais aller avec Ce’Nedra voir ce que font Silk et ton grand-père.

— Vous avez déjà retourné un poulain, Durnik ? interrogea Hettar d’une voix angoissée.

— Un poulain, jamais, mais des veaux, plus d’une fois. Il ne doit pas y avoir tellement de différence entre une jument et une vache.

Barak se leva précipitamment, un peu verdâtre sur les bords.

— Moi, je vais voir ce que fabriquent Garion et la princesse, gronda-t-il. Je ne vois pas en quoi je pourrais vous être utile par ici.

— Je T’accompagne, proclama Mandorallen, pas tellement plus à l’aise. Mieux vaut, ce me semble, laisser à nos amis toute la place de jouer leur rôle de sage-femme.

Tante Pol contempla avec un petit sourire les farouches guerriers qui s’éloignaient sans demander leur reste.

De l’autre côté de l’immense table de pierre, Silk et sire Loup observaient une nouvelle ouverture circulaire dans le mur iridescent.

— Je n’avais encore jamais vu de fruits de ce genre, avouait le petit homme.

— Le contraire m’eût étonné, commenta sire Loup.

— Ils ont l’air tellement frais... On dirait qu’on vient de les cueillir.

Silk ne put s’empêcher de tendre la main vers les fruits.

— A votre place, je n’y toucherais pas, l’avertit sire Loup.

— Je me demande quel goût ils peuvent avoir.

— Ça ne peut pas vous faire de mal de vous le demander, alors que d’y goûter, si.

— Je déteste les questions sans réponse.

— Vous vous en remettrez. Comment ça va, là-bas ? s’enquit sire Loup en se tournant vers Garion et les autres.

— D’après Durnik, il va falloir retourner le poulain, l’informa Barak. Nous nous sommes dit que nous n’avions pas besoin de rester dans leurs jambes.

Sire Loup eut un hochement de tête compréhensif.

— Silk ! s’écria-t-il sans se retourner.

— Pardon, fit Silk en retirant précipitamment sa main.

— Vous feriez mieux de ficher le camp d’ici ; vous allez finir par avoir des ennuis.

— C’est ma spécialité, reconnut Silk en haussant les épaules.

— Faites ce que je vous dis. Je ne vais pas passer mon temps à vous surveiller, reprit sire Loup d’un ton rigoureux tout en glissant ses doigts sous les bandages salis et passablement effilochés pour se gratter férocement le bras. Bon, maintenant ça suffit. Garion, tu vas me débarrasser de ce truc-là, ordonna-t-il en lui tendant son bras.

— Ah, ne compte pas sur moi pour ça, protesta le jeune garçon en reculant d’un pas. Je ne tiens pas à me faire patafioler par tante Pol.

— Ne dis pas de bêtises. Silk, vous allez bien faire ça pour moi.

— Vous me dites de ne pas chercher les ennuis et vous voudriez que je contrarie Polgara ? Vous manquez de suite dans les idées, Belgarath.

— Oh ! allez, donnez-moi ça, s’exclama Ce’Nedra.

Elle s’empara du bras du vieil homme et tenta de défaire les nœuds avec ses petits doigts.

— Mais vous vous rappellerez que c’est vous qui me l’avez demandé. Garion, passe-moi ton couteau.

Garion lui tendit sa lame non sans répugnance. La princesse coupa les bandages et commença à les défaire. Les attelles tombèrent sur le sol de pierre avec un petit claquement.

— Vous êtes une adorable petite fille, roucoula sire Loup en lui dédiant un grand sourire et en se grattant le bras avec volupté.

— A charge de revanche, précisa-t-elle.

— C’est bien une Tolnedraine, observa Silk.

Une heure plus tard, tante Pol fit le tour de la table et vint vers eux, l’air sombre.

— Comment va la jument ? demanda très vite Ce’Nedra.

— Elle est très faible, mais je pense qu’elle s’en tirera.

— Et son petit ?

— Nous sommes arrivés trop tard. Nous avons tout essayé mais nous n’avons pas réussi à lui faire pousser le premier soupir, annonça-t-elle, navrée.

Ce’Nedra étouffa un petit cri et devint blanche comme un linge.

— Vous n’allez tout de même pas renoncer comme ça ? accusa-t-elle.

— Il n’y a plus rien à faire, mon petit chou, expliqua tristement tante Pol. Il a trop attendu. Il n’avait plus en lui les forces nécessaires.

Ce’Nedra leva sur elle un regard incrédule.

— Mais enfin, vous devez faire quelque chose ! implora-t-elle. Vous êtes sorcière, oui ou non ? Alors ne restez pas là comme ça, les bras ballants !

— Je regrette, Ce’Nedra, mais c’est une barrière que nous ne pouvons franchir. Nous n’en avons pas le pouvoir.

Alors la petite princesse poussa un gémissement et éclata en sanglots. Tante Pol l’entoura de ses deux bras, la serra contre elle pour la consoler tandis qu’elle pleurait à chaudes larmes.

Mais Garion s’était déjà levé. Il savait maintenant avec une lucidité absolue ce que la grotte attendait de lui et il réagissait sans réfléchir, sans courir, sans la moindre hâte. Il fit calmement le tour de la table de pierre et se dirigea vers le feu, de l’autre côté.

Hettar était l’incarnation même du chagrin. Il était assis par terre, le poulain mort dans les bras, la tête penchée sur lui si bien que sa mèche crânienne pareille à une crinière retombait sur le museau inerte du petit animal aux longues jambes grêles.

— Donnez-le-moi, Hettar, ordonna Garion.

— Garion, non ! protesta la voix angoissée de tante Pol, dans son dos.

Hettar leva les yeux sur lui. Son visage d’oiseau de proie était empli d’une profonde tristesse.

— Je veux le tenir, Hettar, insista doucement Garion.

Sans un mot, Hettar tendit à Garion le petit corps flasque, encore humide et luisant. Garion s’agenouilla et déposa le poulain par terre, devant le feu crépitant, puis il plaça les mains sur la minuscule cage thoracique et appuya doucement dessus.

— Respire ! chuchota-t-il.

— Nous avons déjà essayé, Garion, assura tristement Hettar. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir.

Garion commença à bander sa volonté.

— Ne fais pas ça, Garion, reprit tante Pol. C’est impossible, et tu vas te faire très mal si tu essaies.

Mais Garion ne l’entendait plus. La grotte lui parlait trop fort pour qu’il écoute quoi que ce fût d’autre. Il concentra toutes ses pensées sur le petit corps humide, sans vie, du poulain. Puis il tendit la main droite et posa la paume sur l’épaule couleur de châtaigne de la petite bête. Il avait l’impression de se trouver devant un mur nu, plus haut que tout au monde, une muraille impénétrable et d’un silence au-delà de toute expression. Il tenta de la repousser, mais elle ne céda pas. Il inspira profondément et s’engagea totalement dans le combat.

— Vis ! ordonna-t-il.

— Garion, arrête !

— Vis ! répéta-t-il en s’investissant plus profondément encore dans la lutte contre les ténèbres.

Trop tard, Pol, faisait la voix de sire Loup, quelque part. Il est allé trop loin.

— Vis ! intima à nouveau Garion.

La vague qui montait en lui surgit, si énorme qu’elle le vida complètement. Le scintillement des murs vacilla, puis tout à coup les parois de la caverne retentirent comme si une cloche était entrée en vibration dans les profondeurs de la montagne. La pulsation s’amplifia, emplissant la salle voûtée, puis les murs se mirent à briller d’un éclat éblouissant. Il fit aussi clair qu’en plein midi.

Le petit corps s’anima sous les mains de Garion et le poulain poussa un long soupir frémissant. Les autres réprimèrent un hoquet de surprise en voyant s’agiter ses petites jambes pareilles à des allumettes. Le poulain inspira à nouveau et ouvrit les yeux.

— C’est un miracle, s’exclama Mandorallen d’une voix étouffée.

— Peut-être encore plus que cela, corrigea sire Loup en scrutant le visage de Garion.

Le poulain fit des efforts désespérés pour se redresser, sa tête ballottant mollement au bout de son cou. Il rassembla ses jambes sous son corps et parvint enfin à se relever, puis il se tourna instinctivement vers sa mère et trottina jusqu’à elle pour se faire dorloter. Sa robe qui était d’un brun luisant, uniforme, avant que Garion l’effleure, portait maintenant à l’épaule une marque blanche, incandescente, exactement pareille à celle que Garion avait dans la paume.

Garion se releva tant bien que mal, écarta les autres et s’éloigna en titubant. Il alla d’une démarche mal assurée vers la source glacée qui murmurait dans le creux du mur et s’aspergea la tête et le cou. Il resta longtemps, très longtemps agenouillé devant la fontaine, haletant et tremblant de tous ses membres. Puis il sentit quelque chose lui effleurer le coude, presque timidement. Il releva la tête avec lassitude. Le poulain, maintenant plus assuré sur ses jambes, était debout à côté de lui et le regardait, ses yeux liquides emplis d’adoration.

Chapitre 9

Le lendemain matin, les éléments déchaînés s’étaient apaisés. Ils passèrent néanmoins la journée dans la grotte pour laisser le temps à la jument de se remettre et à son petit de prendre des forces. Garion commençait à le trouver un peu collant. Il ne pouvait pas faire un pas sans que le poulain le suive de ses yeux humides de tendresse et l’animal n’arrêtait pas de lui fourrer son museau dans les côtes. Les autres chevaux le regardaient aussi d’une drôle de façon, comme s’ils étaient muets de respect. Tout ça était plutôt embarrassant.

Le lendemain matin, ils débarrassèrent soigneusement la caverne de toute trace de leur passage. Ce fut une opération spontanée ; personne ne la leur avait soufflée, ils ne s’étaient pas concertés, mais tous s’y livrèrent sans discuter.

Au moment de partir, Durnik s’arrêta sur le pas de la porte et jeta un coup d’œil en arrière, dans la salle voûtée.

— Le feu brûle toujours, observa-t-il, ennuyé.

— Il s’éteindra tout seul après notre départ, avança sire Loup. D’ailleurs, vous pourriez tout essayer, je ne pense pas que vous arriveriez à l’éteindre.

— Vous devez avoir raison, convint Durnik en hochant sobrement la tête.

— Ferme la porte, Garion, ordonna tante Pol lorsqu’ils eurent fait sortir tous les chevaux de la grotte.

Un peu embarrassé, Garion prit le bord de la gigantesque porte de fer et la tira vers lui. L’énorme Barak s’était arc-bouté dessus sans parvenir à la faire bouger d’un millimètre ; mais elle se déplaça aisément sitôt que la main de Garion l’eût effleurée. Une seule traction suffit à la refermer en douceur. Les deux bords massifs se rapprochèrent avec un vacarme retentissant, ne laissant qu’une ligne fine, presque imperceptible, à l’endroit où elles se rejoignaient.

Le regard perdu dans le vide, sire Loup posa doucement la main sur le métal rouillé, puis il se détourna avec un soupir et les ramena le long de la corniche, vers le sentier qu’ils avaient suivi deux jours plus tôt.

Ils remontèrent en selle de l’autre côté de l’épaulement rocheux et redescendirent à flanc de montagne entre les blocs de pierre éboulés et les plaques verglacées. Quelques lieues après le col, ils retrouvèrent les premiers buissons et les arbres rabougris. Le vent soufflait toujours avec force, mais le ciel était bleu et seuls quelques nuages cotonneux filaient au-dessus de leur tête, étrangement proches.

Une fois de plus, Garion chercha la compagnie de sire Loup. Il était encore troublé par ce qui s’était passé dans la grotte et avait désespérément besoin de mettre les choses à plat.

— Grand-père, commença-t-il.

— Oui, Garion ? fit le vieil homme en émergeant de sa torpeur.

— Pourquoi tante Pol a-t-elle essayé de m’empêcher ? Pour le poulain, je veux dire ?

— Parce que c’était dangereux, répondit le vieil homme. Très dangereux.

— Mais pourquoi ?

— Lorsqu’on tente de faire quelque chose d’impossible, on risque d’y mettre trop d’énergie ; et si on n’arrête pas à temps, ça peut être fatal.

— Comment ça, fatal ?

— On se vide complètement de ses forces, expliqua sire Loup en hochant la tête. Et on n’en a plus assez pour faire battre son cœur.

— Ah, je ne savais pas.

C’était un choc pour Garion.

Sire Loup baissa la tête pour éviter une branche basse.

— Evidemment.

— Mais tu dis toujours que rien n’est impossible... ?

— Dans les limites de la raison, Garion. Dans les limites de la raison.

Ils poursuivirent pendant quelques instants en silence, l’épais tapis de mousse qui couvrait le sol sous les arbres assourdissant le bruit des sabots de leurs chevaux.

— Je ferais peut-être mieux de me renseigner un peu sur tout ça, déclara enfin Garion.

— Ce ne serait pas une mauvaise idée. Qu’est-ce que tu voudrais savoir ?

— Tout, je crois.

Sire Loup éclata de rire.

— Ça risque de prendre un moment.

— C’est si compliqué que ça ?

Garion sentait son cœur se changer en pierre.

— Non. En fait, c’est très simple, mais les choses les plus simples sont toujours les plus dures à expliquer.

— Ça n’a pas de sens, répliqua Garion, un peu agacé.

— Ah bon ? commenta sire Loup en le regardant d’un air amusé. Je peux te poser une question simple, alors ? Combien font deux et deux ?

— Quatre, répondit promptement Garion.

— Pourquoi ?

— C’est comme ça... pataugea lamentablement Garion, avant de s’interrompre.

— Mais pourquoi ?

— Il n’y a pas de raison. C’est comme ça, c’est tout.

— Il y a une raison à tout, Garion.

— D’accord. Alors pourquoi deux et deux font-ils quatre ?

— Je n’en sais rien, admit sire Loup. Je pensais que tu le savais peut-être.

Ils passèrent devant un chicot d’arbre tout tordu et d’un blanc d’ossements sur le bleu intense du ciel.

— Nous n’arriverons à rien de cette façon-là, conclut Garion, encore plus troublé.

— A vrai dire, je pense que nous avons déjà fait pas mal de chemin, rétorqua sire Loup. Que voudrais-tu savoir au juste ?

— Qu’est-ce que c’est que la sorcellerie ? lança abruptement Garion, comme il savait si bien le faire.

— Je te l’ai déjà dit une fois. Le Vouloir et le Verbe.

— Oui, mais ça ne veut vraiment rien dire, tu sais.

— D’accord, alors on va essayer autrement : la sorcellerie consiste à faire des choses avec son esprit au lieu de ses mains. La plupart des gens ne l’utilisent pas car il est plus facile de faire les choses grâce à l’autre moyen, au début du moins.

— Ça n’a pourtant pas l’air très difficile, constata Garion en fronçant les sourcils.

— Tu as toujours agi à la faveur d’une impulsion. Tu n’as jamais pris le temps de réfléchir à la façon de procéder, tu t’es borné à le faire.

— C’est plus facile comme ça, non ? Je veux dire, pourquoi ne pas se contenter d’agir sans se poser de questions ?

— Parce que la sorcellerie spontanée est une magie de troisième catégorie – rigoureusement incontrôlée. Tout peut arriver si on laisse libre cours à sa force mentale. Elle n’a aucune moralité propre. Le bon ou le mal est issu de toi, pas de la sorcellerie.

— Alors, quand j’ai fait brûler Asharak c’était bien moi et pas la sorcellerie, c’est ça, hein ? observa Garion, un peu malade à cette idée.

Sire Loup hocha gravement la tête.

— Ça te réconfortera peut-être de penser que tu as aussi donné vie au poulain. L’un dans l’autre, ça s’équilibre.

Garion jeta un coup d’œil par-dessus son épaule à la petite bête qui gambadait derrière lui comme un chiot.

— Tu veux dire qu’il y a du bon et du mauvais dans la sorcellerie.

— Non, rectifia sire Loup. Le bien et le mal n’ont rien à voir là-dedans. Et tu ne gagnerais rien à méditer pendant des heures sur la façon de l’employer. On peut tout faire avec, enfin, presque tout. Tu pourrais raboter le haut des montagnes, replanter tous les arbres la tête en bas ou colorer les nuages en vert si tel était ton bon plaisir. Ce que tu dois te demander ce n’est pas si tu peux le faire mais si tu dois le faire.

— Tu as dit presque tout, remarqua rapidement Garion.

— J’y venais, fit sire Loup.

Il regardait pensivement un nuage bas – vieil homme à l’allure ordinaire avec sa tunique couleur de rouille et son capuchon gris en train de contempler le ciel.

— Il y a une chose qui est rigoureusement interdite, reprit-il. Tu ne peux rien détruire – jamais.

Stupeur de Garion.

— J’ai bien détruit Asharak, non ?

— Eh non. Tu l’as tué, ce n’est pas pareil. Tu y as mis le feu et il est mort brûlé. Détruire une chose, c’est tenter d’annihiler sa création. Et ça, c’est interdit.

— Qu’arriverait-il si j’essayais ?

— Ton pouvoir se retournerait contre toi et tu serais aussitôt anéanti.

Garion cilla et se sentit glacé d’épouvante : il avait bien failli franchir cette ligne interdite lors de la confrontation avec Asharak.

— Comment fait-on la différence ? demanda-t-il d’une voix altérée. Je veux dire, pour expliquer qu’on a juste l’intention de tuer une personne et pas de la détruire ?

— Ce n’est pas un sujet d’expérience. Si tu as vraiment envie de tuer quelqu’un, passe-lui ton épée au travers du corps. Cela dit, j’espère que tu n’auras pas trop souvent l’occasion de te livrer à ce genre d’exercice.

Ils s’arrêtèrent pour faire boire les chevaux auprès d’un petit ruisseau qui babillait sur les pierres couvertes de mousse.

— Tu vois, Garion, poursuivit sire Loup. Le but ultime de l’univers est de créer des choses. Tu ne penses tout de même pas qu’il va te laisser passer derrière lui pour détruire ce qu’il s’est donné le mal de construire. En tuant quelqu’un, tu lui infliges une modification mineure. Tu le fais passer de l’état de vie à celui de mort, mais il est toujours là. Le détruire, ce serait vouloir qu’il cesse entièrement d’exister. Lorsque tu te sens sur le point d’ordonner à quelque chose de « disparaître », de « fiche le camp » ou de « débarrasser le plancher », tu te rapproches dangereusement du point d’autodestruction. C’est la principale raison pour laquelle il faut tout le temps dominer nos émotions.

— Je ne savais pas, admit Garion.

— Maintenant tu le sais. N’essaie même pas de faire disparaître un simple caillou.

— Un caillou ?

— L’univers ne fait pas la différence entre un homme et une pierre, déclara le vieil homme en braquant sur lui un regard implacable. Il y a plusieurs mois maintenant que ta tante essaie de t’expliquer la nécessité de te dominer, et tu t’es opposé à elle tout du long.

Garion baissa la tête.

— Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire, s’excusa-t-il.

— C’est parce que tu n’écoutais pas. C’est un de tes gros défauts, Garion.

Garion s’empourpra.

— Comment t’es-tu rendu compte pour la première fois que tu pouvais... euh, faire des choses ? demanda-t-il très vite, avide de changer de sujet.

— C’était vraiment idiot. C’est toujours comme ça, la première fois.

— Que s’est-il passé ?

— Je voulais déplacer un gros rocher, répondit sire Loup en haussant les épaules. Mes bras et mon dos n’avaient pas la force nécessaire, mais mon esprit, lui, y est arrivé. Après cela, je n’ai pas eu le choix ; j’ai été bien obligé d’apprendre à vivre avec, car une fois qu’on a déclenché le processus, on ne peut plus revenir en arrière. C’est un tournant de la vie ; à partir de là, il faut apprendre à se dominer.

— On en revient toujours à ça, hein ?

— Eh oui. En fait, ce n’est pas si difficile. Regarde Mandorallen. (Il tendit le doigt vers le chevalier qui chevauchait à côté de Durnik. Les deux hommes étaient plongés dans une grande discussion.) Mandorallen est un brave garçon, honnête, sincère, d’une noblesse renversante – mais soyons francs : jusqu’à aujourd’hui, son esprit n’avait jamais été effleuré par une idée originale. Il tente de vaincre sa peur, et apprendre à la surmonter l’oblige à réfléchir – pour la première fois de sa vie, peut-être. C’est pénible, mais il le fait. Si Mandorallen peut apprendre à maîtriser sa peur, limité comme il est, tu peux sûrement apprendre à exercer le même genre de contrôle sur d’autres émotions. Tu es tout de même un peu plus malin que lui.

Silk, qui était parti en éclaireur, revint vers eux.

— Belgarath, il y a quelque chose à une demi-lieue devant nous. Je crois que vous feriez bien d’y jeter uni coup d’œil.

— Très bien, répondit sire Loup. Réfléchis à ce que je viens de te dire, Garion. Nous en reparlerons un peu plus tard.

Puis il suivit Silk au galop entre les arbres.

Garion médita les paroles du vieil homme. Ce don qu’il avait si peu appelé de ses vœux l’investissait d’une responsabilité écrasante, c’était bien là le plus embêtant.

Le poulain gambadait à côté de lui, fonçant entre les arbres et revenant au galop, ses petits sabots crépitant sur le sol détrempé. Il s’arrêtait régulièrement pour regarder Garion, les yeux pleins d’amour et de confiance.

— Oh, ça suffit, s’exclama Garion.

Le poulain repartit ventre à terre.

La princesse Ce’Nedra se rapprocha de Garion.

— De quoi parliez-vous, Belgarath et toi ? s’informa-t-elle.

— Oh, d’un tas de choses, esquiva Garion en haussant les épaules.

Il remarqua aussitôt une petite crispation autour de ses yeux. Il la connaissait depuis plusieurs mois maintenant, et avait appris à déceler ces imperceptibles signaux de danger : la princesse cherchait la bagarre. Avec une lucidité stupéfiante, il analysa la raison de son agressivité larvée. Elle avait été profondément choquée par ce qui s’était passé dans la grotte, et la princesse Ce’Nedra n’aimait pas être choquée. Pour tout arranger, elle avait fait des avances au poulain dans l’espoir évident d’en faire sa chose, et l’animal l’avait superbement ignorée ; il réservait l’exclusivité de ses attentions à Garion, allant jusqu’à se désintéresser de sa mère sauf quand il avait faim. Or s’il y avait une chose que Ce’Nedra détestait plus encore que d’être choquée, c’était bien d’être ignorée. Garion se rendit compte avec ennui qu’il n’y couperait pas : il allait y avoir du grabuge.

— Je ne voudrais pas m’immiscer dans une conversation personnelle, répliqua-t-elle d’un ton acerbe.

— Ça n’avait rien de personnel. Nous parlions de la sorcellerie et de la façon d’éviter les accidents. Je n’ai pas envie de faire de bêtises.

Elle rumina sa réponse en cherchant ce qu’elle pouvait avoir d’agressif. Son innocuité sembla ajouter à sa rogne.

— Je ne crois pas à la sorcellerie, annonça-t-elle platement.

A la lumière des récents événements, cette déclaration avait quelque chose de parfaitement absurde et elle parut s’en rendre compte aussitôt. Ses yeux se durcirent encore un peu.

— D’accord, conclut Garion avec un soupir résigné. Vous avez une querelle particulière à vider, ou simplement l’intention de vous mettre à brailler puis de faire la paix tout en continuant à avancer ?

— Brailler ? Sa voix grimpa de plusieurs octaves. Brailler ?

— Glapir, si vous préférez, suggéra-t-il d’un ton aussi injurieux que possible.

Puisque l’empoignade était inévitable, autant lui balancer quelques vannes tout de suite ; après, elle allait hausser le ton et il n’arriverait plus à se faire entendre.

GLAPIR ? glapit-elle.

Ils se chamaillèrent pendant un bon quart d’heure avant que Barak et tante Pol viennent les séparer. Tout bien considéré, ce n’était pas une très bonne prise de bec. Garion était un peu trop préoccupé pour mettre vraiment du cœur dans les insultes qu’il lançait à la petite jeune fille et la nervosité de Ce’Nedra privait ses répliques de leur impact coutumier. Vers la fin, le débat avait dégénéré en une répétition fastidieuse de « sale gosse trop gâtée » et de « paysan borné », auxquels les montagnes apportaient un écho sans fin.

Sire Loup et Silk ne tardèrent pas à les rejoindre.

— Pourquoi tous ces cris et ces hurlements ? interrogea sire Loup.

— Les enfants s’amusent, répliqua tante Pol en foudroyant Garion du regard.

— Où est passé Hettar ? demanda Silk.

— Il ferme la marche, répondit Barak.

Il se retourna ; le grand Algarois n’était pas derrière les chevaux de bât. Barak fronça les sourcils.

— Il était juste derrière nous. Il s’est peut-être arrêté un moment pour laisser reposer son cheval ou je ne sais quoi.

— Sans rien dire ? objecta Silk. Ce n’est pas son genre. Et ça ne lui ressemble pas non plus de laisser les chevaux de bât tout seuls.

— Il devait avoir une bonne raison, intervint Durnik.

— Je vais voir, proposa Barak.

— Non, restez là, l’enjoignit sire Loup. Ne nous dispersons pas dans ces montagnes. Si l’un de nous doit rebrousser chemin, nous irons tous ensemble.

Ils attendirent. Le vent jouait dans les branches des pins, leur arrachant une plainte lugubre. Au bout d’un moment, tante Pol laissa échapper un soupir presque explosif.

— Le voilà ! s’exclama-t-elle d’un ton âpre. Il a pris du bon temps.

Hettar apparut loin au bout de la piste, avançant avec aisance à un trot allongé, sa mèche crânienne flottant au vent sur ses épaules gainées de cuir noir. Il menait par la bride deux chevaux sellés mais sans cavalier. Comme il se rapprochait, ils l’entendirent siffloter.

— Où étiez-vous passé ? lui demanda Barak.

— Il y avait des Murgos derrière nous, déclara Hettar comme si c’était une explication suffisante.

— Vous auriez pu me demander de vous accompagner, reprit Barak, froissé.

Hettar haussa les épaules.

— Ils n’étaient que deux. Ils montaient des chevaux algarois ; j’ai pris ça comme une injure personnelle.

— Vous trouvez toujours de bonnes raisons de prendre les choses pour une injure personnelle dès qu’il est question de Murgos, lança fraîchement tante Pol.

— Eh oui.

— Il ne vous est pas venu à l’idée de nous dire où vous alliez ? ajouta-t-elle.

— Ils n’étaient que deux, répéta Hettar. Je ne pensais pas rester très longtemps absent.

Elle inspira profondément, ses yeux lançant des éclairs.

— Laisse tomber, Pol, conseilla sire Loup.

— Mais...

— Tu ne le changeras pas, alors ne te mets pas dans tous tes états. D’ailleurs, je n’ai rien contre le fait de décourager nos poursuivants. Ces Murgos, enchaîna le vieil homme en se tournant vers Hettar, ignorant les regards noirs de tante Pol, faisaient-ils partie de l’escorte de Brill ?

— Non, répondit Hettar en secouant la tête. Ceux de Brill étaient du Sud et montaient des chevaux murgos. Ces deux-là venaient du Nord.

— Il y a une différence visible ? demanda Mandorallen, curieux.

— Leur armure n’est pas tout à fait pareille, et puis ceux du Sud ont le visage plus plat et sont un peu moins grands.

— Où ont-ils eu leurs chevaux algarois ? s’étonna Garion.

— C’étaient des pilleurs de troupeaux, commenta Hettar d’un ton morne. Les chevaux algarois ont beaucoup de valeur à Cthol Murgos et certains Murgos ont la sale habitude de s’introduire en Algarie pour y voler les chevaux. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour les en décourager.

— Ces chevaux ne me paraissent pas en grande forme, observa Durnik en regardant les deux bêtes efflanquées. On les a trop poussés et les coups de cravache leur ont entaillé la peau.

— Autre raison de détester les Murgos, conclut Hettar d’un ton sinistre.

— Vous les avez enterrés ? s’informa Barak.

— Non. Je les ai laissés bien en vue, à l’intention de leurs acolytes. Je me suis dit que ça pourrait avoir un effet dissuasif sur nos éventuels poursuivants.

— Tout indique que nous ne sommes pas les premiers à passer par ici, nota Silk. J’ai trouvé les traces d’une douzaine de cavaliers un peu plus loin.

— Allons, il fallait s’y attendre, coupa sire Loup en se grattant la barbe. Ctuchik a envoyé ses Grolims en force, et Taur Urgas fait probablement patrouiller dans la région. Je suis sûr qu’ils aimeraient bien nous mettre le grappin dessus. Nous avons intérêt à aller au Val le plus vite possible. Une fois là-bas, on ne nous ennuiera plus.

— Ils ne risquent pas de nous suivre jusque-là ? s’enquit Durnik en regardant autour de lui d’un air inquiet.

— Pas de danger. Sous aucun prétexte les Murgos ne mettraient les pieds au Val. L’Esprit d’Aldur y est encore et les Murgos ont une peur bleue de lui.

— A combien de jours sommes-nous du Val ? questionna Silk.

— Quatre ou cinq, en allant vite, répondit sire Loup.

— Eh bien, ne nous éternisons pas ici.

Chapitre 10

Dans les hauteurs on se serait presque cru en hiver, mais le temps retrouva une clémence automnale lorsqu’ils redescendirent des montagnes. Les collines qui entouraient Maragor étaient couvertes de forêts de sapins et d’épicéas, et le sol entre les grands arbres était tapissé d’un épais sous-bois. Mais si de ce côté l’espèce dominante était encore le pin, il ne poussait pas grand-chose en dessous. L’air semblait aussi plus sec, et les coteaux étaient tapissés de grandes herbes jaunes.

Ils traversèrent toute une zone où les feuilles des buissons clairsemés étaient d’un rouge vif ; mais au fur et à mesure qu’ils descendaient, le feuillage tourna d’abord au jaune puis de nouveau au vert. Garion trouva étrange ce revirement de saison ; il lui semblait violer toutes ses notions de l’ordre établi. Quand ils arrivèrent dans les contreforts des monts qui enserraient le Val d’Aldur, c’était à nouveau la fin de l’été, un été doré et un peu poussiéreux. La région grouillait de patrouilles murgos, ils en avaient sans cesse la preuve, mais ils n’en rencontrèrent aucune. Puis ils franchirent une frontière indéfinissable, et à partir de là ils ne virent plus une seule trace de leur passage.

Ils longèrent un torrent impétueux qui rugissait en cascadant sur des roches rondes, luisantes. C’était l’un des nombreux affluents du cours supérieur de l’Aldur. Ce large fleuve courait à travers la vaste plaine d’Algarie et allait se jeter dans le golfe de Cherek, huit cents lieues plus loin, au nord-ouest.

Le Val d’Aldur était une vallée luxuriante enclose entre les deux chaînes de montagnes qui formaient l’épine dorsale du continent. Des cerfs et des chevaux sauvages paissaient, doux comme du bétail, dans l’émeraude de la prairie, semée, çà et là, d’immenses arbres isolés. Des alouettes tournaient et viraient dans le ciel, l’emplissant de leur chant. Comme la petite troupe s’engageait dans la vallée, Garion remarqua que les oiseaux semblaient se rassembler sur le passage de tante Pol, les plus hardis allant jusqu’à se poser sur ses épaules en pépiant et en gazouillant en signe de bienvenue et d’adoration.

— C’est vrai, j’avais oublié, grommela sire Loup à Garion. Nous allons avoir du mal à capter son attention pendant quelques jours.

— Ah bon ?

— Oui, tous les oiseaux du Val vont lui rendre une petite visite. C’est comme ça chaque fois que nous venons par ici. Les oiseaux sont fous d’elle.

Dans le concert de piaillements, Garion crut reconnaître un murmure assourdi, comme un chuchotement, qui répétait : « Polgara, Polgara, Polgara. »

— C’est mon imagination, ou ils parlent pour de bon ?

— Je suis surpris que tu ne les aies pas entendus plus tôt, railla sire Loup. Depuis dix lieues, tous les oiseaux piaillent son nom.

« Regarde-moi, Polgara, regarde-moi ! » semblait dire une alouette en décrivant autour d’elle une série de loopings et de piqués.

Polgara la gratifia d’un gentil sourire et le petit volatile redoubla d’efforts.

— C’est la première fois que j’entends ça, s’émerveilla Garion.

— Ils lui parlent sans arrêt, commenta sire Loup. Ça peut durer des heures. Voilà pourquoi elle a parfois l’air un peu absente. Elle écoute les oiseaux. Ta tante évolue dans un monde peuplé de conversations.

— J’ignorais cela.

— Rares sont ceux qui le savent.

Pendant toute la descente, le poulain s’était contenté de suivre Garion en trottinant assez calmement, mais en arrivant dans la belle herbe verte du Val, il devint littéralement fou de joie. Il s’élança dans la prairie à une vitesse stupéfiante, se roula dans l’herbe en agitant ses petites pattes grêles dans tous les sens, et se mit à décrire d’interminables arabesques dans les contreforts des collines. Puis, ayant repéré un troupeau de cerfs qui paissaient tranquillement, il fonça dans le tas, les dispersant, et courut après eux.

— Reviens ! hurla Garion.

— Il ne t’entend pas, remarqua Hettar qui suivait les ébats du petit cheval avec le sourire. Ou plutôt il fait semblant de ne pas t’entendre. Il s’amuse trop.

Reviens ici tout de suite ! fit mentalement Garion.

Il y était peut-être allé un peu fort. Les pattes avant du poulain se raidirent et l’animal s’immobilisa presque sur place, puis il fit volte-face et revint vers Garion au petit trot, l’air soumis, le regard humble.

— Sale bête ! gronda Garion.

Le poulain baissa le nez d’un air penaud.

— Ne l’engueule pas comme ça, protesta sire Loup. Tu as été jeune, toi aussi.

Garion regretta aussitôt ses paroles et se pencha pour lui tapoter le garrot.

— Allez, ça va, dit-il d’un ton d’excuse.

Le petit animal braqua sur lui un regard éperdu de reconnaissance et se remit à folâtrer dans l’herbe haute, mais sans plus s’éloigner maintenant.

La princesse Ce’Nedra n’en avait pas perdu une miette. D’ailleurs, il avait l’impression qu’elle ne le quittait pas des yeux, allez savoir pourquoi. Elle le regardait d’un air méditatif en s’enroulant un bout de mèche autour d’un doigt et en le suçotant. Garion ne pouvait pas se retourner sans la voir un doigt dans la bouche, en train de se mâchouiller les cheveux, les yeux braqués sur lui. Et il aurait été bien en peine de dire pourquoi, mais ça l’énervait considérablement.

— S’il était à moi, je ne serais pas si méchante avec lui, déclara-t-elle d’un ton accusateur en retirant ses cheveux de sa bouche.

Garion s’abstint de répondre.

En avançant dans la vallée, ils passèrent devant trois tours en ruine, plantées à une certaine distance les unes des autres et apparemment très anciennes. Chacune semblait faire à l’origine une soixantaine de pieds de haut, mais le passage des siècles et son cortège d’intempéries les avaient considérablement érodées. La dernière des trois était complètement noircie et donnait l’impression d’avoir été la proie d’un formidable incendie.

— Il y a eu la guerre par ici, ou quoi, Grand-père ? se renseigna Garion.

— Ce n’est pas ça, rectifia sire Loup d’un ton mélancolique. Ces tours appartenaient à mes frères. Celle-ci était celle de Belsambar. L’autre, là-bas, appartenait à Belmakor. Ils sont morts il y a bien longtemps.

— Je croyais que les sorciers ne mouraient jamais.

— Ils ont perdu le goût de vivre – ou l’espoir. Et ils ont mis fin à leurs jours.

— Ils se sont tués ?

— D’une certaine manière. Enfin, c’est un peu plus compliqué que ça.

Garion n’insista pas ; apparemment, le vieil homme n’avait pas envie d’entrer dans les détails.

— Et l’autre – celle qui a brûlé ? A qui était-elle ?

— A Belzedar.

— C’est vous, les autres sorciers et toi, qui avez fait ça quand il est parti avec Torak ?

— Non, il y a mis le feu lui-même. Sans doute pour nous montrer qu’il ne faisait plus partie de notre fraternité. Belzedar a toujours eu le goût du mélodrame.

— Et ta tour à toi, où est-elle ?

— Plus loin, dans le Val.

— Tu me la montreras ?

— Si tu veux.

— Et tante Pol, elle avait une tour, elle aussi ?

— Non. Quand elle était petite, elle habitait avec moi, et après nous avons parcouru le monde. Nous n’avons jamais trouvé le temps de lui en construire une.

Ils passèrent la fin de la journée à cheval et s’arrêtèrent, en fin d’après-midi seulement, sous un arbre immense, seul au centre d’une vaste pâture et qui ombrageait de sa ramure une zone considérable. Ce’Nedra s’empressa de mettre pied à terre et courut vers le gigantesque tronc, ses cheveux de feu voltigeant derrière elle.

— Il est magnifique ! s’exclama-t-elle en posant ses mains sur l’écorce rugueuse avec un respect affectueux.

— Ah, ces Dryades ! plaisanta sire Loup en hochant la tête. La vue d’un arbre leur fait perdre la tête !

— Je ne vois pas ce que c’est, observa Durnik en fronçant les sourcils. Ce n’est pas un chêne...

— C’est peut-être une espèce méridionale, suggéra Barak. Je n’en ai jamais vu de pareil moi non plus.

— Il est très vieux, intervint Ce’Nedra, en posant tendrement sa joue sur le tronc de l’arbre. Et il a une drôle de façon de parler – mais il m’aime bien.

— De quelle espèce peut-il s’agir ? s’étonna Durnik, le front soucieux.

L’arbre extraordinaire tenait en échec son éternel besoin de classement et de classification.

— Il est unique en son genre à la surface de la planète, répondit sire Loup. Nous ne lui avons jamais donné de nom, je pense. C’était l’arbre, et voilà tout. Il nous arrivait parfois de nous rencontrer ici.

— On dirait qu’il ne porte ni baies, ni fruits, ni graines d’aucune sorte, remarqua Durnik en examinant le sol sous les branches étendues.

— Il n’en a pas besoin. Je vous ai dit qu’il était seul de son espèce. Il a toujours été là – et il y sera jusqu’à la fin des temps. Il n’a pas besoin de se reproduire.

— Je n’ai jamais vu un arbre ne pas porter de graines, commenta Durnik, troublé.

— C’est un arbre assez spécial, Durnik, lui expliqua tante Pol. Il a surgi le jour où le monde est né et restera probablement debout aussi longtemps que le monde existera. Il a un autre but que la reproduction.

— Et quel peut donc être son but ?

— Nous l’ignorons, avoua sire Loup. Nous savons seulement que c’est le plus vieil arbre vivant au monde. Peut-être est-ce là sa raison d’être. Peut-être n’a-t-il d’autre utilité que de démontrer la continuité de la vie.

Ce’Nedra avait retiré ses chaussures et grimpait dans les grosses branches en poussant toutes sortes de petits bruits affectueux et de cris de délectation.

— La tradition établirait-elle, par hasard, une filiation entre les Dryades et les écureuils ? suggéra Silk.

Sire Loup se contenta de sourire.

— Si vous n’avez pas besoin de nous, nous avons quelque chose à faire, Garion et moi, annonça-t-il.

Tante Pol lui dédia un regard interrogateur.

— Le moment est venu de compléter un peu notre éducation, expliqua-t-il.

— Nous devrions arriver à nous en sortir sans vous, assura-t-elle. Vous serez revenus pour dîner ?

— Tu nous le garderas au chaud. Tu viens, Garion ?

Ils chevauchèrent en silence dans l’herbe verte de la prairie resplendissante sous le chaud soleil de l’après-midi. Garion était sidéré par le prodigieux changement d’attitude du vieil homme. Jusqu’alors, il lui avait toujours semblé vivre au jour le jour, prenant la vie comme elle venait, comptant sur la chance, son intelligence et, si nécessaire, ses pouvoirs pour s’en sortir. Mais depuis qu’il était entré au Val, il paraissait étrangement serein, comme si les événements chaotiques qui se déroulaient dans le monde extérieur étaient sans prise sur lui.

Une autre tour se dressait à une lieue de l’arbre environ. Une construction de pierre brute, ronde, plutôt trapue. Elle ne paraissait pas avoir de porte, juste quatre fenêtres en ogive placées près du sommet et qui regardaient vers les quatre points cardinaux.

— Tu disais que tu aimerais visiter ma tour, rappela sire Loup en mettant pied à terre. La voilà.

— Elle n’est pas en ruine, comme les autres.

— Je m’en occupe de temps en temps. Tu veux monter ?

— Où est la porte ? demanda Garion en mettant pied à terre.

— Ici, répondit sire Loup en indiquant du doigt l’une des énormes pierres de la paroi arrondie.

Garion eut un regard sceptique.

— C’est moi, déclara sire Loup en se plantant devant la pierre. Ouvre-toi.

La force intérieure dont Garion se sentit envahi à ces mots lui parut presque banale, ordinaire ; une impulsion quotidienne évoquant un mouvement si souvent répété qu’il n’avait plus rien de miraculeux. La roche pivota docilement sur elle-même, révélant une ouverture étroite, aux bords irréguliers. Sire Loup entra dans une salle obscure et fit signe à Garion de le suivre.

Garion se rendit compte que la tour n’était pas creuse, comme il le croyait. C’était plutôt une sorte de piédestal, juste évidé par un escalier en colimaçon.

— Allez, viens, ordonna sire Loup en commençant à gravir les marches de pierre usées. Attention à celle-ci, ajouta-t-il à mi-chemin, en indiquant l’une des larges pierres. Elle ne tient pas.

— Pourquoi ne la répares-tu pas ? s’enquit Garion en évitant de poser le pied sur la pierre descellée.

— J’en ai eu longtemps l’intention, mais je n’ai jamais trouvé le temps. Et je ne pense même plus à le faire quand je viens par ici, tellement j’y suis habitué maintenant.

La salle du haut de la tour était circulaire et très encombrée. Tout disparaissait sous une épaisse couche de poussière. Les tables étaient couvertes de rouleaux et de morceaux de parchemin, d’instruments et de maquettes très bizarres, de bouts de pierre et de verre, et même de quelques nids d’oiseaux. L’un des nids contenait une étrange baguette tellement tordue, contournée et biscornue que Garion n’arrivait pas à en suivre les circonvolutions des yeux. Il ramassa l’objet et le retourna entre ses mains en essayant d’y comprendre quelque chose.

— Qu’est-ce que c’est que ça, Grand-père ? demanda-t-il enfin.

— Un des jouets de Polgara, répondit le vieil homme d’un air absent en balayant la pièce poussiéreuse du regard.

— A quoi ça sert ?

— Il n’y avait que ça pour la faire tenir tranquille quand elle était petite. La tige n’a qu’un bout. Elle a passé cinq ans à essayer d’y comprendre quelque chose.

Garion détourna les yeux du fascinant petit bout de bois.

— C’est plutôt cruel de faire ça à un enfant.

— J’étais occupé, expliqua sire Loup. Elle avait une voix pénétrante quand elle était petite. Beldaran était une petite fille sage, heureuse de vivre, mais ta tante... Elle n’était jamais contente.

— Beldaran ?

— La sœur jumelle de ta tante, ajouta le vieil homme d’une voix traînante.

Il regarda tristement par l’une des fenêtres pendant quelques instants puis se détourna avec un soupir.

— Je devrais vraiment faire le ménage, commenta-t-il en considérant la poussière et les saletés accumulées dans la salle circulaire.

— Je vais t’aider, proposa Garion.

— Fais bien attention de ne rien casser, l’avertit le vieil homme. Il m’a fallu des siècles pour fabriquer certaines de ces choses.

Il se mit à faire le tour de la pièce en ramassant les objets et en les reposant au même endroit, soufflant de temps en temps sur les papiers pour les débarrasser d’une partie de la poussière accumulée dessus. Mais ses efforts resteraient vains, c’était évident.

Il s’arrêta devant un fauteuil bas, assez rustique, dont le dossier était tout usé, abîmé comme s’il avait été longtemps et souvent étreint par des griffes puissantes. Il soupira à nouveau.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? s’inquiéta Garion.

— Le fauteuil de Poledra, souffla sire Loup. Ma femme. Elle restait perchée là sans bouger, à me regarder... pendant des années, parfois.

— Perchée ?

— Oui. Elle adorait prendre la forme d’une chouette.

— Oh !

Garion n’y avait jamais réfléchi, mais si le vieil homme avait eu deux filles, tante Pol et sa sœur jumelle, il avait forcément été marié. Enfin, la prédilection de tante Pol pour les chouettes s’expliquait par l’affinité de la femme ténébreuse pour cet animal. Poledra et Beldaran, étaient étroitement impliquées dans son propre passé, il s’en rendait bien compte, mais il leur en voulait un peu, de façon tout à fait irrationnelle. Elles avaient partagé une époque de la vie – des vies – de sa tante et de son grand-père, qu’il ne connaîtrait jamais – qu’il ne pourrait jamais connaître.

Le vieil homme déplaça un parchemin et ramassa un dispositif étrange muni d’une loupe à un bout.

— Je croyais t’avoir perdu, toi ! dit-il à l’objet en le palpant affectueusement. Et tu étais là, sous ce parchemin, depuis tout ce temps !

— Qu’est-ce que c’est ? interrogea Garion.

— Une chose que j’ai faite quand je m’efforçais de comprendre la raison d’être des montagnes.

— La raison d’être ?

— Tout a une raison d’être, souligna sire Loup en brandissant l’instrument. Tu vois, il faut... (Il s’interrompit et reposa l’appareil sur la table.) Ce serait beaucoup trop compliqué à t’expliquer. Je ne suis même pas sûr de me souvenir exactement de la façon de l’utiliser. Je ne m’en suis pas servi depuis que Belzedar est arrivé au Val. A son arrivée, j’ai dû laisser mes études de côté pour lui apprendre. C’est inutile, déclara-t-il en considérant la crasse accumulée. Il n’y a pas moyen d’empêcher la poussière de revenir, de toute façon...

— Tu étais tout seul avant la venue de Belzedar ?

— Avec mon Maître. Sa tour était là-bas.

Sire Loup indiqua par la fenêtre du nord une structure de pierre, haute et élancée, à une demi-lieue de là.

— Il était vraiment là ? Pas seulement en esprit, je veux dire ?

— Non, il était bien là. C’était avant le départ des Dieux.

— Tu as toujours vécu ici ?

— Non. J’étais voleur ; je cherchais quelque chose à voler – enfin, ce n’est peut-être pas tout à fait ça. J’avais à peu près ton âge et j’étais mourant.

— Mourant ? répéta Garion, stupéfait.

— J’allais mourir de froid. J’avais quitté mon village natal l’année d’avant – après la mort de ma mère – et j’avais passé mon premier hiver au campement des Sans Dieux. Ils étaient très vieux, à ce moment-là.

— Les Sans Dieux ?

— Les Ulgos. Ou plutôt, ceux qui avaient décidé de ne pas suivre Gorim à Prolgu. Ils ne pouvaient plus avoir d’enfants et ils m’avaient accueilli à bras ouverts. Je ne parlais pas leur langue, à l’époque. Enfin, ils étaient aux petits soins pour moi, et ça me tapait sur les nerfs. Je m’étais enfui au printemps et je comptais revenir à l’automne, mais j’avais été pris dans une tempête de neige un peu précoce pas loin d’ici. J’étais tombé au pied de la tour de mon Maître pour y mourir – je ne savais pas que c’était une tour, alors. Dans la tourmente, on aurait dit un tas de pierres. Pour autant que je me souvienne, je m’apitoyais beaucoup sur mon sort à cet instant précis.

— Ça se comprend.

Garion eut un frisson. Il s’imaginait tout seul, en train de mourir.

— Je devais renifler, et ce bruit agaçait mon Maître. Il m’a laissé entrer, sans doute plus pour me faire taire qu’autre chose. Et à la minute où je suis entré, j’ai commencé à chercher quelque chose à voler.

— Et au lieu de ça, tu es devenu sorcier.

— Non. Je suis devenu son serviteur – son esclave. J’ai travaillé pour lui pendant cinq ans avant de savoir qui il était. Il m’est arrivé de le détester, mais j’étais bien obligé de faire ses quatre volontés – je ne savais pas pourquoi, en fait. Et puis tout a basculé quand il m’a ordonné d’éloigner un gros rocher de son chemin. J’ai essayé de toutes mes forces, mais je n’ai pas réussi à l’ébranler. Finalement, je me suis tellement énervé que je l’ai déplacé avec mon esprit et pas avec mes muscles. C’est ce qu’il attendait depuis le début, bien sûr. Après ça, nous nous sommes mieux entendus. Il a changé mon nom de Garath en Belgarath et a fait de moi son élève.

— Et son disciple ?

— Ça, ça a pris un peu plus longtemps. J’avais beaucoup à apprendre. La première fois où il m’a donné le nom de disciple, j’étudiais la raison pour laquelle certaines étoiles tombaient. Il travaillait à ce moment-là sur une pierre ronde, grise, ramassée le long de la rivière.

— Tu as compris pourquoi ? Pourquoi les étoiles tombent, je veux dire ?

— Oui. Ce n’est pas très compliqué. C’est une question d’équilibre. Le monde a besoin d’une certaine masse pour tourner. Quand il se met à ralentir, quelques étoiles parmi les plus proches se mettent à tomber. Leur masse compense la différence.

— Je n’y avais jamais réfléchi.

— Moi non plus. Pas pendant un bon bout de temps.

— La pierre dont tu parlais, ce n’était pas...

— L’Orbe ? Si, confirma sire Loup. C’était une pierre comme les autres jusqu’à ce que mon Maître la prenne dans ses mains. Enfin, j’ai appris le secret du Vouloir et du Verbe – qui n’est pas vraiment un secret, en fait. Nous l’avons tous en nous... Mais je t’ai peut-être déjà raconté tout ça ?

— Il me semble, oui.

— Probablement, en effet. J’ai un peu tendance à radoter.

Le vieil homme ramassa un rouleau de parchemin et y jeta un coup d’œil avant de le reposer.

— Encore une chose que j’ai commencée et jamais finie, commenta-t-il avec un grand soupir.

— Grand-père ?

— Oui, Garion ?

— Cette chose que... que nous avons, quelles sont ses limites, au juste ?

— Ça dépend de soi, Garion, de ce que l’on a en tête. Son potentiel est fonction de l’esprit qui l’emploie. Elle ne fera jamais rien que l’on ne puisse imaginer soi-même, ça va de soi. Tel était le but de nos études : nous élargir l’esprit afin de nous permettre de tirer le meilleur parti de notre pouvoir.

— Mais chacun a un esprit différent.

Garion avait du mal à concevoir cette idée.

— Oui.

— Cela voudrait donc dire que ce... cette chose, dit-il, car il reculait devant le mot « pouvoir », cette chose ne serait pas la même pour chacun de nous ? Il y a des moments où tu interviens toi-même, et d’autres où tu laisses faire tante Pol.

— Il est différent selon les individus, acquiesça sire Loup en hochant longuement la tête. Il y a des choses dont nous sommes tous capables ; déplacer des objets, par exemple.

— Tante Pol appelle ça la délo...

Garion s’interrompit, incapable de se rappeler le mot.

Délocalisation, termina sire Loup à sa place. Ça consiste à changer les objets de place. Il n’y a rien de plus simple. C’est par là qu’on commence, en général, mais c’est aussi ce qui fait le plus de bruit.

— C’est ce qu’elle m’a dit.

Garion se rappela l’esclave qu’il avait arraché aux eaux de la rivière, à Sthiss Tor, et qui était mort ensuite.

— Polgara sait faire des choses dont je suis incapable, reprit sire Loup. Ce n’est pas qu’elle soit plus forte que moi, mais elle a un autre mode de pensée. Nous ne savons pas à ce jour de quoi tu es capable car nous ne connaissons pas encore très bien le mode de fonctionnement de ton esprit. Tu donnes l’impression de faire certaines choses avec une aisance déconcertante. Peut-être parce que tu ne réalises pas leur complexité.

— Je ne vois pas ce que tu veux dire.

Le vieil homme le regarda attentivement.

— Ça, je veux bien te croire. Tu te rappelles le moine fou qui s’était jeté sur toi dans ce village de Tolnedrie du Nord, juste après l’Arendie ?

Garion acquiesça d’un hochement de tête.

— Tu l’as guéri de sa folie. Ça ne veut pas dire grand-chose, sauf que pour le guérir, il fallait pleinement comprendre la nature de son mal. C’est très difficile, et tu l’as fait sans même y songer. Et puis il y a eu le poulain, bien sûr.

Garion jeta un coup d’œil par la fenêtre au petit animal qui folâtrait dans l’herbe autour de la tour.

— Le poulain était mort et tu lui as donné la vie. Pour faire cela, il t’a fallu comprendre la mort.

— Ce n’était qu’un mur, expliqua Garion. Je me suis contenté de passer au travers.

— Je pense que c’est plus compliqué que ça. On dirait que tu es capable de visualiser des idées très complexes en termes très simples. C’est un don rare, mais il n’est pas dépourvu de danger, il faut que tu en sois bien conscient.

— Des dangers ? Lesquels, par exemple ?

— Une simplification excessive. Un exemple : si un homme est mort, il y a sûrement une très bonne raison à cela – comme une épée à travers le cœur. Si tu le ramènes à la vie, il mourra immédiatement, de toute façon. Comme je te le disais, le fait d’être capable de faire une chose ne veut pas dire qu’il faut nécessairement la faire.

— J’ai peur d’en avoir pour des années avant d’assimiler tout ça, Grand-père, soupira Garion. Il va falloir que j’apprenne à me contrôler ; et puis si je ne veux pas me tuer en tentant quelque chose d’impossible, je devrai acquérir la connaissance de ce que l’on ne peut pas faire ; ensuite, je serai obligé d’approfondir la différence entre ce dont je suis capable et ce qu’il faut que je fasse... Je voudrais que ça ne me soit jamais arrivé.

— Ça nous arrive à tous, de temps à autre, dit le vieil homme. Mais ce n’est pas nous qui décidons. Je n’ai pas toujours aimé tout ce que j’ai été amené à faire, et ta tante non plus. Pourtant, ce que nous avons entrepris est plus important que notre propre vie, alors nous le faisons, que ça nous plaise ou non.

— Et si je disais « Non, je ne le ferai pas »?

— Tu pourrais le faire, mais tu ne le feras pas, n’est-ce pas ?

— Non, souffla Garion. Je ne pense pas.

Le vieux sorcier passa un bras autour de ses épaules.

— J’espérais bien que tu en arriverais à cette conclusion,. Belgarion. Tu es impliqué dans tout ceci comme chacun de nous.

L’étrange pulsion qui s’emparait du jeune garçon lorsqu’il entendait son autre nom, son nom secret, le fit vibrer à nouveau.

— Pourquoi tenez-vous tous à m’appeler ainsi ?

— Belgarion ? répéta le vieil homme avec un doux sourire. Réfléchis un peu. Réfléchis à ce qu’il signifie. Je ne t’ai pas raconté toutes ces histoires pendant tant d’années pour le seul plaisir de m’écouter parler.

Garion retourna soigneusement cette notion dans son esprit.

— Tu t’appelais Garath, rappela-t-il d’un ton rêveur. Mais le Dieu Aldur a changé ton nom en Belgarath. Zedar s’est ensuite appelé Belzedar et il est redevenu Zedar.

— Et dans ma tribu, Polgara se serait appelée Gara. Pol est la même chose que Bel, pour les femmes. Son nom est dérivé du mien – parce qu’elle est ma fille. Ton nom vient aussi du mien.

— Garion

— Garath, dit le jeune garçon. Belgarath

— Belgarion. Ça colle, hein ?

— Et comment. Je suis heureux que tu l’aies remarqué.

Garion eut un grand sourire, puis une pensée lui traversa l’esprit.

— Mais je ne suis pas encore vraiment Belgarion, n’est-ce pas ?

— Pas encore. Tu as encore un bon bout de chemin à faire.

— J’imagine que je ferais mieux de m’y mettre, alors, fit Garion, avec une certaine tristesse. Je n’ai pas vraiment le choix, après tout.

— Je savais bien que tu finirais par voir les choses sous cet angle, conclut sire Loup.

— Tu n’as jamais envie que je redevienne Garion, comme avant ? Tu serais à nouveau le conteur qui vient rendre visite à la ferme de Faldor. Tante Pol préparerait le dîner dans la cuisine, comme au bon vieux temps, et nous nous cacherions sous une meule de foin avec une bouteille que j’aurais volée pour toi ?

Garion sentait la nostalgie le reprendre.

— A certains moments, oui, Garion, admit sire Loup, les yeux perdus dans le vide.

— Nous ne retournerons jamais là-bas, n’est-ce pas ?

— Pas comme avant, non.

— Je serai Belgarion, et toi Belgarath. Nous ne serons plus jamais les mêmes.

— Tout change, Garion, commenta Belgarath.

— Montre-moi la pierre, demanda tout à coup Garion.

— Quelle pierre ?

— Celle qu’Aldur t’a dit de déplacer – le jour où tu as découvert ton pouvoir.

— Oh ! fit Belgarath. La pierre ! Elle est par ici – la blanche, là-bas. Celle où le poulain se fait les sabots.

— Mais c’est un énorme rocher.

— Je suis bien content que tu t’en rendes compte, déclara modestement Belgarath. C’est aussi ce que j’ai pensé à l’époque.

— Tu crois que je pourrais la déplacer, moi aussi ?

— Il n’y a qu’une façon de le savoir, Garion, répondit Belgarath ; c’est d’essayer.

Chapitre 11

Le lendemain matin, Garion comprit en se réveillant, qu’il n’était plus seul.

Où étiez-vous ? demanda-t-il silencieusement.

Je te regardais, fit l’autre conscience qui habitait son esprit. Je vois que tu as fini par te faire une raison.

— J’avais le choix ?

— Non. Allez, tu ferais mieux de te lever. Aldur va venir.

Garion s’extirpa précipitamment de ses couvertures.

— Ici ? Vous êtes sûr ?

Sa voix intérieure ne répondit pas.

Garion enfila une tunique et un pantalon propres, consacra un certain soin à l’astiquage de ses bottes et sortit de la tente qu’il partageait avec Silk et Durnik.

Le soleil émergeait des monts majestueux qui surplombaient le Val, à l’est, et la ligne de démarcation entre l’ombre et la lumière avançait solennellement dans l’herbe humide de rosée. Tante Pol et Belgarath parlaient tout bas, près du petit feu où l’eau d’un chaudron commençait à frémir. Garion s’approcha d’eux.

— Tu t’es levé tôt, commença tante Pol en tendant la main pour remettre un peu d’ordre dans ses cheveux.

— J’étais réveillé, alors...

Il regarda autour de lui en se demandant par où Aldur allait bien pouvoir arriver.

— Ton grand-père me disait que vous aviez eu une grande conversation, hier.

— Je crois que je comprends un peu mieux certaines choses, maintenant, confirma Garion en hochant la tête. Je suis désolé d’avoir été si pénible.

Elle l’attira contre elle et l’entoura de ses bras.

— Tout va bien, mon petit chou. Tu avais de lourdes décisions à prendre.

— Tu ne m’en veux pas, alors ?

— Mais non, voyons.

Les autres s’étaient réveillés à leur tour et sortaient de leur tente en bâillant et en s’étirant, l’air un peu chiffonné. Silk s’approcha du feu en se frottant les yeux comme pour en chasser les dernières miettes de sommeil.

— Quel est le programme des réjouissances ? s’informa-t-il.

— Nous attendons, annonça Belgarath. Mon Maître m’a dit qu’il nous rejoindrait ici.

— J’ai hâte de le voir. Je n’ai encore jamais rencontré de Dieu.

— M’est avis, Prince Kheldar, que Ta curiosité ne saurait tarder à être satisfaite, déclara Mandorallen. Regarde un peu par ici.

Un être vêtu d’une robe bleue, nimbé d’un halo de lumière azurée, venait vers eux dans la prairie, non loin de l’arbre immense où ils avaient planté leurs tentes. Ils auraient tout de suite compris que ce n’était pas un homme tant sa présence s’imposait à eux. Garion n’était pas préparé à l’impact de cette rencontre. Son contact avec l’Esprit d’Issa dans la salle du trône de la reine Salmissra avait été amorti par l’effet des narcotiques que la Reine des Serpents lui avait fait absorber de force. Il était aussi à moitié endormi lors de la confrontation avec Mara dans les ruines de Mar Amon. Mais là, face au Dieu, il était bien réveillé, dans la pleine lumière du petit matin.

Le visage d’Aldur rayonnait de bienveillance et d’une sagesse prodigieuse. Ses longs cheveux, sa barbe étaient blancs – par choix délibéré, se dit Garion, et non du fait de l’âge. Ses traits lui étaient étrangement familiers. Il ressemblait de façon surprenante à Belgarath, mais Garion réalisa aussitôt, même si cela bouleversait un peu sa notion des choses, que c’était le contraire : Belgarath ressemblait à Aldur, comme si une relation séculaire avait gravé l’effigie du Dieu sur la face du vieil homme. A certains détails près, bien sûr : ainsi le faciès calme d’Aldur était-il exempt de malice. Cette qualité appartenait en propre à Belgarath. Peut-être était-ce tout ce qui restait de la frimousse du petit voleur qu’Aldur avait fait entrer dans sa tour un jour de neige, il y avait sept mille ans de cela.

— Maître, fit Belgarath en s’inclinant respectueusement devant Aldur.

— Belgarath, répondit le Dieu d’une voix très douce. Il y a un moment que je ne t’ai vu. Les ans ont été cléments avec toi.

Belgarath haussa les épaules avec une petite moue.

— Il y a des jours, Maître, où ils se font sentir plus qu’à d’autres. C’est que j’en suis lourdement chargé.

Aldur eut un sourire et se tourna vers tante Pol.

— Ma chère fille, dit-il tendrement en tendant la main pour effleurer la mèche blanche qui lui ornait le front. Tu es plus belle que jamais.

— Et Vous, Maître, toujours aussi bon.

Elle inclina la tête avec un sourire.

Alors ce fut comme si une force intense, profondément intime, les unissait, leurs trois esprits fusionnant, ne faisant qu’un. Garion en appréhenda mentalement les limites et se sentit empli de nostalgie à l’idée de se trouver hors de cette union – tout en se rendant bien compte qu’il n’était nullement dans leur intention de l’en exclure. Ils se contentaient de renouer des liens tissés depuis des siècles et des siècles, faits d’expériences partagées depuis le commencement des âges.

Puis Aldur se tourna vers les autres.

— Ainsi vous voilà enfin réunis, comme il était annoncé depuis le commencement des âges. Vous êtes les instruments de la destinée, et mes vœux vous accompagnent tandis que chacun de vous avance vers le jour terrible où l’univers ne fera plus qu’un à nouveau.

Le visage des compagnons de Garion trahit leur crainte et leur étonnement devant l’étrange bénédiction d’Aldur. Mais chacun s’inclina profondément en témoignage de respect et d’humilité.

Ce’Nedra émergea de la tente qu’elle partageait avec Polgara. Elle portait une tunique de Dryade et s’étirait avec volupté en passant ses doigts dans la cascade flamboyante de ses cheveux.

— Ce’Nedra, appela tante Pol. Venez un peu par ici.

— Oui, Dame Polgara, répondit docilement la petite princesse.

Elle s’approcha du feu, ses pieds chaussés de sandales semblant à peine effleurer le sol. Puis elle vit Aldur debout au milieu des autres et s’immobilisa en ouvrant de grands yeux.

— C’est notre Maître, Ce’Nedra, annonça tante Pol. Il voudrait faire votre connaissance.

La princesse contempla la présence lumineuse avec embarras. Rien dans sa vie ne l’avait préparée à une telle rencontre. Elle baissa puis releva timidement ses yeux ombragés de longs cils, son petit visage adoptant aussitôt avec rouerie son expression la plus avenante.

— Elle est pareille à la fleur qui charme sans le savoir, fit Aldur avec un doux sourire, en plongeant le regard au fond des yeux de la princesse. Mais celle-ci est d’airain. Elle est à la mesure de sa tâche. Ma bénédiction est sur toi, mon enfant.

Ce’Nedra répondit instinctivement par une révérence d’une grâce exquise. C’était la première fois que Garion la voyait s’incliner devant qui que ce fût.

Alors Aldur fit face à Garion et le regarda. Le Dieu et l’esprit qui habitait Garion eurent un échange foudroyant, indicible. Au cours de ce bref contact s’exprimèrent un respect mutuel, la conscience de la responsabilité partagée, puis Garion sentit l’esprit d’Aldur effleurer le sien, et dans ce prodigieux frôlement il sut que le Dieu avait en un instant perçu et compris le moindre de ses sentiments et de ses pensées.

— Salut à toi, Belgarion, dit gravement Aldur.

— Maître, répondit Garion en se laissant tomber sur un genou, sans trop savoir pourquoi.

— Nous attendions ta venue depuis le commencement des âges. Tu es porteur de tous nos espoirs. Je te bénis, Belgarion, fit Aldur en levant une main. Je suis content de toi.

Comme la chaleur de la bénédiction d’Aldur l’envahissait, Garion sentit tout son être s’emplir d’amour et de gratitude.

— Chère Polgara, reprit alors Aldur, tu nous as fait là un don sans prix. Belgarion est enfin venu, et le monde tremble devant son avènement.

Tante Pol s’inclina à nouveau.

— Nous allons maintenant nous retirer, révéla Aldur à Belgarath et tante Pol. Votre mission a bien commencé. Je dois à présent vous fournir les instructions que je vous avais promises en dirigeant d’abord vos pas sur ce chemin. Ce que naguère les nuages embrumaient commence à s’éclaircir, et ce qui devant nous se dresse dorénavant nous apparaît. Contemplons le jour que nous attendons tous et apprêtons-nous.

Ils s’écartèrent tous les trois du feu, et comme ils s’éloignaient, le halo lumineux qui entourait Aldur parut à Garion inclure maintenant tante Pol et son grand-père. Quelque chose – un mouvement ou un bruit – attira un instant son attention, et lorsqu’il regarda de nouveau vers eux, ils avaient disparu.

Barak laissa échapper un formidable soupir.

— Par Belar ! C’était quelque chose !

— Nous avons été, ce me semble, favorisés entre tous les mortels, déclara Mandorallen.

Ils restèrent plantés là à se regarder, encore paralysés par le miracle dont ils avaient tous été témoins. Puis Ce’Nedra rompit le charme.

— Très bien, décréta-t-elle d’un ton péremptoire. Ne restez pas là à bayer aux corneilles. Ecartez-vous du feu.

— Que voulez-vous faire ? s’étonna Garion.

— Dame Polgara est occupée, observa la petite jeune fille d’un air dégagé, alors c’est moi qui vais préparer le petit déjeuner.

Elle s’approcha du feu d’un air affairé.

Le bacon n’était pas irrémédiablement carbonisé, mais sa tentative de faire rôtir des tranches de pain devant les flammes tourna au désastre, et les grumeaux de la bouillie d’avoine offraient toute la fermeté des mottes d’un champ desséché par le soleil. Mais Garion et les autres ingurgitèrent leur pitance sans commentaire, en évitant prudemment le regard direct qu’elle braquait sur eux comme si elle les défiait d’émettre la moindre protestation.

— Je me demande pour combien de temps ils en ont, fit Silk, après ces agapes.

— Je ne pense pas que les Dieux aient une notion très précise du temps, répondit philosophiquement Barak en se caressant la barbe. Je serais fort étonné qu’ils reviennent avant l’après-midi, au plus tôt.

— C’est le moment ou jamais de s’occuper des chevaux, déclara Hettar. Certains ont ramassé des teignes en route, et je voudrais jeter un coup d’œil à leurs sabots, par pure précaution.

— Je vais vous aider, proposa Durnik, en se levant.

Hettar accepta d’un hochement de tête et les deux hommes se dirigèrent vers les chevaux.

— Moi, j’ai une ou deux entailles à mon épée, se rappela Barak.

Il extirpa une pierre à polir de la sacoche qu’il portait à la ceinture et posa sa large lame en travers de ses cuisses. Mandorallen retourna dans sa tente chercher son armure, l’étala par terre et entreprit son inspection minutieuse, à la recherche du moindre point de rouille et des éventuelles entailles.

Silk fit rouler une paire de dés dans sa main en jetant un coup d’œil évocateur à Barak.

— Si ça ne te fait rien, je crois que je préférerais profiter encore un peu de mon bel argent, protesta le grand gaillard.

— De vraies petites fées du logis ! On se croirait dans un ouvroir, se récria Silk.

Il rangea ses dés avec un soupir déchirant, alla chercher du fil et une aiguille et entreprit de repriser une tunique à laquelle il avait fait un accroc.

Ce’Nedra était à nouveau entrée en communion avec l’arbre extraordinaire et folâtrait dans ses branches en prenant ce que Garion estimait être des risques inconsidérés, bondissant de branche en branche avec une insouciance féline. Après l’avoir observée un moment, il plongea dans une sorte de rêverie en repensant à la rencontre terrifiante de ce matin. Il avait déjà rencontré les Dieux Issa et Mara, mais Aldur avait quelque chose d’exceptionnel. L’évidente prédilection de Belgarath et tante Pol pour ce Dieu qui avait toujours vécu à l’écart des hommes en disait long à Garion. En Sendarie, où il avait été élevé, les activités religieuses étaient plutôt œcuméniques. Un bon Sendarien priait et honorait tous les Dieux – même Torak – sans parti pris. Mais Garion éprouvait maintenant un sentiment particulier, une vénération spéciale pour Aldur, et le réajustement de ses convictions religieuses exigeait une certaine réflexion.

Une brindille lui tomba sur la tête et il leva un regard contrarié sur les branches qui le surplombaient.

Ce’Nedra était juste au-dessus de lui et le regardait en souriant d’un air espiègle.

— Allez, petit, s’exclama-t-elle d’un ton supérieur, parfaitement insultant. Les assiettes du petit déjeuner vont sécher. La graisse ne va pas partir si tu les laisses refroidir.

— Je ne suis pas votre homme à tout faire, protesta-t-il.

— Va faire la vaisselle, Garion, ordonna-t-elle en se mâchouillant une mèche de cheveux.

— Faites-la vous-même.

Elle lui jeta un regard noir en mordant avec sauvagerie la mèche qui ne lui avait rien fait.

— Pourquoi vous sucez-vous toujours les cheveux comme ça ? ajouta-t-il, agacé.

— Que veux-tu dire ? releva-t-elle en enlevant ses cheveux d’entre ses dents.

— Chaque fois que je vous vois, vous avez les cheveux dans la bouche.

— Mais non ! rétorqua-t-elle, indignée. Alors, vous y allez, oui ou non ?

— Non. (Il leva les yeux vers elle. Sa courte tunique de Dryade semblait exhiber une longueur invraisemblable de jambes.) Vous feriez mieux d’aller vous rhabiller, suggéra-t-il. Certains d’entre nous n’apprécient pas du tout votre manie de vous balader tout le temps à moitié nue.

La bagarre démarra presque aussitôt après cette réplique. Pour finir, Garion renonça à avoir le dernier mot et s’éloigna, écœuré, en frappant le sol de ses talons.

— Garion ! hurla-t-elle dans son dos. J’espère que tu ne vas pas me laisser toute cette vaisselle sale sur les bras !

Il l’ignora résolument et s’éloigna sans se retourner.

Il avait à peine fait quelques pas qu’il sentit un museau bien connu lui frôler le coude. Il grattouilla distraitement les oreilles du poulain. Eperdu de bonheur, celui-ci se mit à trembler et se frotta tendrement contre lui. Puis, incapable de se retenir plus longtemps, il s’éloigna au galop pour aller embêter une famille de lapins qui broutait tranquillement dans la prairie. Garion se rendit compte que le petit animal avait réussi à lui rendre le sourire. La matinée était trop belle pour se la laisser gâcher par une prise de bec avec la princesse.

Il y avait vraiment quelque chose de pas ordinaire dans le Val. Partout ailleurs, le monde était en butte aux assauts des orages et des périls, se refroidissait à l’approche de l’hiver. Ici, c’était comme si Aldur les protégeait de sa main étendue, emplissant cet endroit entre tous de chaleur, de paix, et d’une sérénité comme éternelle, magique. En ce moment particulièrement éprouvant de sa vie, Garion avait besoin de toute la chaleur, de toute la paix dont il pouvait disposer. Il avait certaines choses à faire, et besoin d’une trêve, aussi brève soit-elle, dans la tourmente pour s’en occuper.

L’herbe était humide de rosée et il eut bientôt les pieds trempés, mais il en aurait fallu un peu plus pour lui gâcher son plaisir. Il se rendit compte à mi-chemin de la tour de Belgarath que c’était là qu’il avait l’intention de venir depuis le début.

Il fit plusieurs fois le tour de la construction, les yeux levés vers le sommet. Il trouva facilement la pierre qui tenait lieu de porte, mais décida de ne pas l’ouvrir. Il n’aurait pas été correct d’entrer chez le vieil homme sans y avoir été convié ; et puis, la porte répondrait-elle à une outre voix que celle de Belgarath ? Il n’en était pas certain.

Il s’arrêta tout à coup à cette idée et commença à réfléchir au moment précis où il avait cessé de considérer son grand-père comme « sire Loup » pour accepter enfin le fait qu’il était Belgarath. Le changement semblait significatif ; il marquait un tournant de son existence.

Perdu dans ses pensées, il fit volte-face et repartit dans la prairie vers la grosse pierre blanche que le vieil homme lui avait indiquée de la fenêtre de la tour. Il posa distraitement une main dessus et poussa. La pierre ne bougea pas.

Garion y mit les deux mains et appuya à nouveau dessus, en vain. Il recula et regarda le bloc de pierre. Ce n’était pas un très gros rocher. Il était rond, blanc, et ne lui arrivait pas tout à fait à la taille. Il devait peser son poids, mais il n’aurait pas dû être aussi difficile à ébranler. Il se baissa pour regarder dessous, et là, il comprit. La partie inférieure de la pierre était plate. Il n’arriverait jamais à la faire rouler. Le seul moyen de la déplacer consistait à soulever l’un des côtés pour la faire basculer. Il tourna autour en la regardant sous tous ses angles. Il décida que ça devait être possible. Il y arriverait sûrement s’il essayait de toutes ses forces. Il s’assit et la regarda en réfléchissant intensément. Et comme cela lui arrivait parfois, il se mit à parler tout seul en essayant de démêler le problème.

— Eh bien, on va d’abord voir si elle veut bien remuer, conclut-il. Ça n’a pas l’air irrémédiablement impossible. Et si ça ne marche pas comme ça, on procédera autrement.

Il se leva, avança d’un pas délibéré vers la pierre, glissa ses doigts sous le bord et souleva. Il ne se passa rien.

— Il va falloir y mettre la gomme, dit-il à haute voix.

Il écarta les pieds, banda ses muscles et essaya à nouveau de toutes ses forces, faisant saillir les tendons de son cou. L’espace de dix battements de cœur, il se démena pour soulever le roc immuable – pas le faire rouler ; il y avait renoncé du premier coup, mais simplement l’ébranler, pour manifester sa présence. La terre n’était pas particulièrement meuble à cet endroit, mais ses pieds finirent par s’enfoncer d’une fraction de pouce dans le sol tandis qu’il s’efforçait de vaincre le poids de la pierre.

Il avait la tête qui tournait et de petites taches commencèrent à tournoyer devant ses yeux. Il relâcha ses efforts et s’écroula sur la pierre en haletant. Il resta appuyé plusieurs minutes sur la surface froide, granuleuse, pour récupérer.

— Bon, déclara-t-il enfin. Au moins, on sait que ça ne marchera jamais comme ça.

Il fit un pas en arrière et s’assit par terre.

Jusque-là, tout ce qu’il avait accompli mentalement, il l’avait fait sur une impulsion, en état de crise. Il n’avait jamais pris le temps de s’asseoir pour y réfléchir. Il se rendit compte aussitôt que ça faisait une drôle de différence. Le monde entier semblait s’être ligué pour le distraire. Les oiseaux chantaient. La brise lui caressait le visage. Une fourmi lui marchait sur la main. Il y avait toujours quelque chose pour détourner son attention, l’empêcher de se concentrer, de bander sa volonté.

Son pouvoir était associé à une sensation précise, il s’en souvenait maintenant : une lourdeur derrière la tête, une sorte de pression sur le front. Il ferma les yeux et il lui sembla que ça allait un peu mieux. Ça venait. Pas fort, mais ça venait ; c’était comme si une vague montait en lui. Il se rappela quelque chose et glissa une main sous sa tunique pour poser la marque de sa paume sur son amulette. Amplifiée par ce contact, son énergie mentale devint un puissant rugissement qui allait crescendo. Il se releva sans ouvrir les yeux, puis les ouvrit et braqua un regard implacable sur la roche récalcitrante.

— Tu vas bouger ! marmonna-t-il.

Sans lâcher son amulette, il tendit la main gauche, la paume vers le haut.

— Maintenant ! déclara-t-il d’un ton farouche, en levant lentement la main.

La force qui était en lui se mit à monter en puissance, et le rugissement qui lui emplissait la tête devint assourdissant.

Tout doucement, le bord de la roche sortit de l’herbe. Des vers, des larves qui vivaient tranquillement terrés dans le noir prirent la fuite, paniqués par la lumière du soleil. La roche s’éleva de toute sa masse, obéissant à la main inexorablement levée de Garion. Elle hésita une seconde à l’angle de sa partie aplatie et bascula lentement sur le côté.

Il s’était senti vidé après avoir tenté de soulever la roche avec ses muscles, mais ce n’était rien par rapport à la lassitude mortelle qui l’emplit jusqu’au tréfonds des moelles au moment où il relâcha sa volonté. Il replia ses bras sur l’herbe et posa sa tête dessus.

Au bout d’un instant, ce fait commença à lui paraître étrange. Il était toujours debout, et pourtant, ses bras étaient confortablement croisés devant lui, sur l’herbe. Il releva précipitamment la tête et regarda autour de lui avec confusion. Il avait bel et bien déplacé la roche. Cela au moins était évident : la pierre était maintenant posée sur son sommet arrondi, le dessous humide tourné vers le haut. Seulement il s’était passé autre chose. Il ne l’avait pas touchée, mais elle reposait malgré tout sur lui de tout son poids lorsqu’elle s’était élevée au-dessus du sol, et la force qu’il avait dirigée vers elle ne s’y était pas engagée en entier.

Garion se rendit compte avec désespoir qu’il était enfoui jusqu’aux aisselles dans la terre de la prairie.

— Comment je vais me tirer de là, moi ? s’interrogea-il t-il, atterré.

Il repoussa en frémissant l’idée de faire de nouveau appel à son pouvoir pour s’extraire du sol. Il était trop épuisé pour seulement y songer. Il tenta de se tortiller dans l’espoir que cela ramollirait peut-être le sol autour de lui et qu’il parviendrait à s’en extirper, pouce après pouce, mais il ne pouvait même pas bouger.

— Regarde un peu ce que tu as fait, dit-il à la pierre d’un ton accusateur.

La pierre l’ignora superbement.

Une pensée lui traversa l’esprit.

— Vous êtes là ? demanda-t-il à la conscience qui semblait l’habiter en permanence.

Un grand silence lui répondit.

— A l’aide ! Au secours ! hurla-t-il.

Un oiseau attiré par les vers de terre et les insectes mis à nu sous le rocher darda vers lui son petit œil noir et retourna à son casse-croûte.

Garion entendit des pas derrière lui et se tordit le cou pour jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. C’était le poulain qui le regardait d’un air stupéfait. L’animal tendit la tête en hésitant et fourra son museau dans le nez de Garion.

— Brave petite bête, fit Garion, soulagé de n’être plus seul ; puis la lumière fut : Il va falloir que tu ailles chercher Hettar, dit-il au poulain.

L’animal fit quelques cabrioles autour de lui et revint lui flanquer son nez dans la figure .

— Bon, ça suffit, ordonna Garion. Ce n’est pas un jeu.

Il essaya plusieurs façons de pénétrer les pensées du poulain. Il fit une douzaine de tentatives avant de trouver la bonne, par pur hasard. L’esprit du petit cheval vagabondait çà et là, sans but ni raison. C’était une cervelle de bébé, vide de toute idée, uniquement traversée par des sensations. Garion perçut des images fugitives d’herbe verte, de galop dans le vent, de nuages dans le ciel et de lait chaud. Il eut aussi conscience d’un émerveillement total et de l’amour éperdu que la petite bête avait pour lui.

Lentement, péniblement, Garion entreprit de faire passer une image de Hettar dans les pensées vagabondes du poulain. Il eut l’impression qu’il n’y arriverait jamais.

— Hettar, répétait constamment Garion. Va chercher Hettar. Va lui dire que j’ai un problème.

Le poulain alla batifoler un peu plus loin et revint fourrager délicatement dans l’oreille de Garion avec le bout de son museau.

— Ecoute un peu ce que je te dis, je t’en prie, s’écria Garion. Je t’en supplie !

Enfin, au bout de ce qui lui sembla des heures, la petite bête sembla comprendre et s’éloigna de quelques pas. Elle revint l’instant d’après coller son nez sous celui de Garion.

— VA CHERCHER HETTAR ! ordonna Garion en insistant sur chaque mot.

Le poulain frappa le sol du pied puis fit volte-face et partit au galop. Dans la mauvaise direction. Garion se mit à jurer. Depuis près d’un an maintenant, il était exposé au vocabulaire pittoresque de Barak. Il répéta six ou huit fois tous les chapelets d’injures qu’il connaissait puis il se mit il improviser.

Il capta une pensée fugitive du poulain qui avait maintenant disparu de son champ de vision. Ce bougre d’animal chassait les papillons. Garion frappa le sol du poing en résistant à grand-peine à l’envie de hurler de frustration.

Le soleil monta dans le ciel. Il commençait à faire chaud.

L’après-midi était déjà entamée quand Hettar et Silk le trouvèrent en suivant le petit poulain qui gambadait gaiement.

— Je me demande bien comment tu as réussi ce coup-là, fit Silk avec intérêt.

— Je préfère ne pas en parler, marmonna Garion, partagé entre le soulagement et la confusion absolue.

— Il semble capable d’un tas de choses que nous ne savons pas faire, remarqua Hettar en mettant pied à terre et en prenant la pelle de Durnik accrochée à ses fontes. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi il les fait.

— Je suis formel : il avait sûrement une bonne raison, assura Silk.

— Vous croyez que nous devrions lui poser la question ?

— Ça doit être très compliqué. Je suis sûr que des gens simples comme vous et moi ne pourraient pas comprendre.

— Vous pensez qu’il a fini ce qu’il était en train de faire ?

— Nous pourrions le lui demander.

— Je ne voudrais pas le déranger, reprit Hettar. C’est peut-être très important.

— Sûrement, renchérit Silk.

— Vous voulez bien me tirer de là, s’il vous plaît ? implora Garion.

— Tu es sûr que tu as fini ? s’enquit poliment Silk. Nous pouvons attendre, si tu veux.

— Je vous en conjure ! s’écria Garion, au bord des larmes.

Chapitre 12

— Mais enfin, Garion, pourquoi as-tu essayé de la soulever ? demanda Belgarath, le lendemain matin.

Tante Pol et lui étaient enfin revenus. Silk et Hettar les avaient informés, avec toute la solennité requise, de la fâcheuse posture où ils avaient, la veille, retrouvé le jeune garçon.

— Je croyais que c’était le meilleur moyen de la faire basculer, répondit Garion. Comme si je l’avais prise par en dessous pour la faire rouler, en somme. Tu comprends ?

— Mais pourquoi ne l’avoir plutôt fait rouler en la poussant par en haut ?

— Je n’y ai pas pensé.

— Et tu ne t’es pas rendu compte que la terre meuble ne résisterait jamais à une telle pression ? en rajouta tante Pol.

— Je m’en suis rendu compte après. Mais si je l’avais poussée, j’aurais reculé, non ?

— Tu te serais arc-bouté, expliqua Belgarath. C’est toute l’astuce : il faut consacrer autant d’énergie mentale à rester immobile qu’à appuyer sur l’objet à déplacer. Autrement, on ne réussit qu’à se repousser soi-même en arrière.

— Je ne savais pas, admit Garion. C’est la première fois que j’essaie de prendre mon temps pour faire quelque chose. Ce n’est pas bientôt fini, non ? lança-t-il avec aigreur à Ce’Nedra qui rigolait comme une baleine depuis que Silk leur avait raconté les exploits de Garion.

Elle manqua s’étouffer de rire.

— Ecoute, Père, je crois vraiment que tu devrais lui expliquer deux ou trois choses, déclara tante Pol. Il n’a pas la moindre notion de la façon dont les forces réagissent les unes envers les autres. Encore heureux que tu n’aies pas eu l’idée de la lancer, reprit-elle en regardant Garion d’un œil critique. Tu te serais retrouvé à mi-chemin de Maragor avant d’avoir eu le temps de dire « ouf ».

— Je ne trouve pas ça drôle du tout, déclara Garion à ses amis qui le regardaient en se tenant les côtes. Ce n’est pas si facile que ça en a l’air, vous savez.

Il se rendait bien compte qu’il s’était ridiculisé en beauté et ne savait même plus s’il devait s’estimer confus ou blessé par leur hilarité.

— Viens avec moi, mon garçon, dit Belgarath d’un ton ferme. Il va falloir tout reprendre depuis le début, apparemment.

— Ce n’est quand même pas ma faute si je ne savais pas. Tu aurais pu me le dire.

— Comme si je pouvais imaginer que tu allais te mettre à faire des expériences aussi tôt ! rétorqua le vieil homme. N’importe qui aurait eu assez de bon sens pour attendre un minimum d’instructions avant d’entreprendre de réorganiser la géographie locale.

— Enfin, j’ai tout de même réussi à la déplacer, ajouta Garion, sur la défensive, en suivant le vieil homme dans la prairie, vers la tour.

— Magnifique. Tu l’as remise comme tu l’avais trouvée ?

— Pourquoi ? Qu’est-ce que ça peut faire ?

— On ne touche à rien, ici, au Val. Chaque chose a sa raison d’être, et tout est censé rester exactement à sa place.

— Je ne savais pas, fit Garion d’un ton d’excuse.

— Maintenant tu le sais. Bon, on va la remettre en place.

Ils traversèrent la prairie en silence.

— Grand-père ? fit enfin Garion.

— Oui ?

— Quand j’ai déplacé le rocher, j’ai eu l’impression d’aspirer la force nécessaire de tout ce qui m’entourait. Il semblait en venir de partout. Ça veut dire quelque chose ?

— C’est exactement ça, confirma Belgarath. Quoi que l’on fasse, il faut bien trouver la force nécessaire dans son environnement. Quand tu as fait brûler Chamdar, par exemple, tu as tiré l’énergie thermique de ce qui t’entourait : de l’air, du sol et de tous ceux qui se trouvaient à proximité. Tu en as extrait un peu de chaleur afin de provoquer le feu. La puissance nécessaire pour faire basculer le rocher, tu l’as prélevée dans les environs.

— Je pensais que tout cela venait de l’intérieur.

— Seulement quand on crée quelque chose, répondit le vieil homme. Là, la force doit venir de nous. Pour tout le reste, on la trouve au-dehors. On tire quelques forces d’ici, un peu de là, on les réunit et on les déchaîne en un seul et unique endroit. D’ailleurs, personne ne disposerait de la vigueur nécessaire au transport de l’énergie suffisante pour faire quoi que ce soit.

— Voilà donc ce qui se passe quand on tente de défaire quelque chose, avança Garion, intuitivement. On attire toute la force et puis on ne peut plus la laisser échapper, et on se...

Il écarta les doigts et étendit les mains d’un seul coup.

Belgarath lui jeta un regard acéré.

— Tu as vraiment une drôle de cervelle, gamin. Tu piges tout de suite les choses les plus difficiles, mais tu donnes l’impression d’être incapable de comprendre ce qu’il y a de plus simple. Ah, voilà le rocher, dit-il en secouant la tête. Bon, ça ne va pas du tout, ça. Remets-le à sa place, et essaie de ne pas faire tant de bruit, cette fois. Tu as fait tellement de raffut, hier, qu’on t’a entendu dans tout le Val.

— Comment dois-je m’y prendre ? questionna Garion.

— Rassemble la force nécessaire, conseilla Belgarath. Prélève-la dans tout ce qui est autour.

Garion s’exécuta.

— Hé ! pas chez moi ! s’exclama le vieil homme d’une voix cassante.

Excluant son grand-père de son champ d’attraction, Garion concentra l’énergie voulue. Au bout d’un instant, il eut l’impression que cela lui picotait tout le corps et que ses cheveux se dressaient sur sa tête.

— Et maintenant ? interrogea-t-il en serrant les dents sous l’effort.

— Exerce en même temps une poussée derrière toi et sur le rocher.

— Sur quoi je prends appui, derrière moi ?

— Sur tout. N’oublie pas de pousser le rocher en même temps. Il faut que l’effort soit simultané.

— Mais je ne vais pas être écrabouillé entre les deux ?

— Tiens bon.

— On ferait mieux de se grouiller, Grand-père. J’ai l’impression que je vais éclater.

— Retiens-toi. Maintenant vas-y, dirige ton pouvoir vers le rocher et énonce le Verbe.

Garion tendit les mains devant lui et raidit les bras.

— Pousse ! ordonna-t-il.

Il se sentit envahi par la vague d’énergie et le rugissement habituels.

Avec un choc retentissant, la pierre s’ébranla et roula en douceur à l’endroit où elle se trouvait la veille au matin. Garion eut soudain l’impression d’avoir mal partout et tomba à genoux d’épuisement.

— Pousse ? répéta Belgarath, incrédule.

— Tu m’as dit de dire « pousse ».

— Je t’ai dit de pousser, je ne t’ai jamais dit de dire « pousse ».

— Bon, le rocher est allé là où il devait aller, alors qu’est-ce que ça peut faire ?

— C’est une question de style, répondit le vieil homme d’un air chagriné. « Pousse » ça fait tellement... bébé.

Garion partit d’un petit rire.

— Enfin, Garion, nous avons une certaine dignité à préserver, déclara le vieil homme d’un ton hautain. Comment veux-tu qu’on nous prenne au sérieux si nous passons notre temps à dire « pousse », « fais flop » ou des trucs dans ce genre-là ?

Garion aurait bien voulu arrêter de se gondoler, seulement il ne pouvait pas.

Belgarath lui tourna le dos, indigné, et s’éloigna en ronchonnant.

Ils constatèrent en rejoignant les autres que les tentes étaient déjà démontées et les chevaux chargés.

— Nous n’avons aucune raison de rester ici, annonça tante Pol. Et les autres nous attendent. Alors, Père, tu as réussi à lui faire comprendre quelque chose ?

Belgarath se mit à bougonner, le visage figé dans une expression d’absolue réprobation.

— J’en déduis que les choses ne se sont pas très bien passées.

— Je t’expliquerai plus tard, commenta-t-il sèchement.

Profitant de l’absence de Garion, Ce’Nedra avait réussi à séduire le poulain et à le réduire à une abjecte servilité à l’aide de pas mal de cajoleries et d’une brassée de pommes prélevées sur les provisions. Il la suivait sans vergogne et le regard distant dont il gratifia Garion ne trahissait pas l’ombre d’un remords.

— Vous allez le rendre malade, accusa Garion.

— Les pommes sont bonnes pour les chevaux, assura-t-elle d’un ton dégagé.

— Dites-lui, Hettar, fit Garion.

— Ça ne peut pas lui faire de mal, confirma l’homme au nez de faucon. Et c’est un moyen bien connu de gagner les faveurs d’un jeune cheval.

Garion tenta de trouver une autre objection convenable, sans succès. Le spectacle du petit animal collant son museau sur Ce’Nedra lui causait un profond déplaisir, il n’aurait su dire pourquoi.

— Dites, Belgarath, à qui Polgara faisait-elle allusion ? demanda Silk tandis qu’ils reprenaient la route. Elle a parlé des « autres ».

— Mes frères, répondit le vieux sorcier. Notre Maître leur a fait savoir que nous arrivions.

— Toute ma vie, j’ai entendu parler de la Fraternité des Sorciers. Sont-ils aussi remarquables qu’on le dit ?

— Je pense que vous allez être déçu, déclara tante Pol d’un ton pincé. La plupart des sorciers sont des vieillards aux mains crochues, pleins de mauvaises habitudes. J’ai vieilli parmi eux, je peux en parler. Oui, je sais, dit-elle à la grive perchée sur son épaule et qui chantait à en perdre la tête.

Garion se rapprocha de sa tante et commença à écouter attentivement le chant de l’oiseau. Au début, ce n’était qu’un bruit, agréable mais dépourvu de signification Puis, peu à peu, il commença à saisir des bribes de sens quelques idées par-ci, par-là. Le piaillement de l’oiseau évoquait des nids, de petits œufs tachetés, des levers de soleil et la joie incommensurable de prendre son essor. Puis, comme si tout à coup ses oreilles se débouchaient, Garion se mit à comprendre. Les alouettes parlaient de planer et de chanter ; les moineaux pépiaient des histoires de graines cachées dans de petits sacs. Un faucon, planant haut au-dessus de leur tête, lança un chant solitaire où il était question de la solitude du vol dans le vent et de la joie féroce de tuer. Garion fut terrifié par les paroles qui emplissaient tout à coup l’air autour de lui.

— Ce n’est qu’un début, annonça tante Pol en le regardant gravement, sans prendre la peine de s’expliquer.

Fasciné par le monde qui venait de s’ouvrir à lui, Garion ne vit pas tout de suite les deux hommes aux cheveux d’argent. Ils attendaient, debout côte à côte sous un grand arbre, que le groupe se rapproche. Ils avaient le visage glabre, des cheveux blancs très longs, et portaient des robes bleues identiques. Lorsque le regard de Garion tomba sur eux pour la première fois, il pensa un instant que ses yeux lui jouaient des tours. Les deux hommes étaient si parfaitement semblables qu’il était impossible de les distinguer.

— Belgarath, notre frère, commença l’un d’eux. Ça fait...

— ... tellement longtemps, finit l’autre.

— Beltira, s’exclama Belgarath. Et Belkira.

Il mit pied à terre et embrassa les jumeaux.

— Chère petite Polgara, dit l’un des deux.

— Le Val était... reprit l’autre.

— ... bien vide sans toi, acheva le premier avant de se tourner vers son frère. Ça, c’était très poétique, commenta-t-il d’un ton admiratif.

— Merci, répondit le premier avec modestie.

— Mes frères, Beltira et Belkira, annonça Belgarath aux membres du groupe qui mettaient pied à terre à leur tour. N’essayez pas de les distinguer, vous perdriez votre temps. Personne ne peut les reconnaître.

— Nous si, assurèrent les jumeaux à l’unisson.

— Je n’en suis même pas certain, observa Belgarath avec un doux sourire. Vos esprits sont tellement proches que vos pensées commencent chez l’un et finissent chez l’autre.

— Il faut toujours que tu compliques les choses, Père, objecta tante Pol. Ça, c’est Beltira, déclara-t-elle en embrassant l’un des vieillards au doux visage. Et ça, reprit-elle en embrassant l’autre, Belkira. Je sais les reconnaître depuis que je suis toute petite.

— Polgara connaît...

— ... tous nos secrets. (Les jumeaux sourirent.) Et qui sont...

— ... vos compagnons ?

— Je pense que vous les reconnaîtrez, avança Belgarath. Mandorallen, Baron de Vo Mandor.

— Le Chevalier Protecteur, firent les jumeaux à l’unisson, en s’inclinant.

— Le Prince Kheldar de Drasnie.

— Le Guide, poursuivirent-ils.

— Barak, comte de Trellheim.

— L’Ours Terrifiant.

Ils braquèrent un regard plein d’appréhension sur le grand Cheresque. Le visage de Barak s’assombrit, mais il ne répondit pas.

— Hettar, fils de Cho-Hag d’Algarie.

— Le Seigneur des Chevaux.

— Et Durnik de Sendarie.

— Celui aux Deux Vies, murmurèrent-ils avec un profond respect.

Durnik eut l’air stupéfait.

— Ce’Nedra, Princesse Impériale de Tolnedrie.

— La Reine du Monde, entonnèrent-ils en s’inclinant à nouveau.

Ce’Nedra éclata d’un petit rire nerveux.

— Et ça...

— ... ne peut être que Belgarion, proclamèrent-ils, le visage illuminé de joie. L’Elu. (Les deux jumeaux tendirent la main dans le même geste, posèrent la main droite sur la tête de Garion et leurs voix retentirent dans son esprit.) Salut à toi, Belgarion, Seigneur des Seigneurs, notre Champion, Espoir du monde.

Sidéré par cette étrange bénédiction, Garion se borna à hocher la tête.

— Ecœurant ! Si ça continue, je vais dégueuler, moi, décréta une autre voix, âpre et rauque.

Celui qui venait de parler sortit de derrière un arbre. C’était un vieillard rabougri, difforme, d’une laideur et d’une crasse stupéfiantes. Il avait les jambes arquées, noueuses comme de vieux troncs d’arbres, une grosse bosse dans le dos, entre des épaules énormes, et ses mains lui arrivaient en dessous des genoux. Sa barbe et sa tignasse clairsemée, gris fer, étaient tout emmêlées et pleines de brindilles et de bouts de feuilles. Son visage hideux, tordu en une caricature grotesque de faciès humain, exprimait en permanence la colère et le mépris.

— Beldin ! fit Belgarath avec un sourire angélique. Nous n’étions pas sûrs que tu puisses venir.

— Je m’en serais bien dispensé, espèce de saboteur, lança le vieillard contrefait. Tu as tout foutu en l’air, comme d’habitude. Filez-moi quelque chose à bouffer, vous autres, ordonna-t-il d’un ton péremptoire en se tournant vers les jumeaux.

— Oui, Beldin, répondirent-ils précipitamment en prenant leurs jambes à leur cou.

— Et n’y passez pas la journée ! cria-t-il après eux.

— Tu m’as l’air de bonne humeur, aujourd’hui, Beldin, commenta Belgarath, sans une once d’ironie. Qu’est-ce qui te rend si joyeux ?

Le nain hideux le regarda en fronçant les sourcils et éclata d’un rire bref, presque un aboiement.

— J’ai vu Belzedar. On aurait dit un lit défait. Quelque chose a dû tourner mal pour lui, et ce n’est pas pour me déplaire.

— Cher oncle Beldin, s’exclama chaleureusement tante Pol en passant ses bras autour du cou du répugnant vieillard. Vous m’avez beaucoup manqué.

— N’essaye pas de me faire du gringue, Polgara, ronchonna-t-il, mais ses yeux parurent s’adoucir un peu. C’est autant ta faute que celle de ton père. Je croyais que vous l’aviez à l’œil. Comment Belzedar a-t-il réussi à faire main basse sur l’Orbe de notre Maître ?

— Nous pensons qu’il a fait appel à un enfant, expliqua gravement Belgarath. L’Orbe ne ferait pas de mal à un innocent.

Le nain émit un reniflement.

— Il n’y a pas d’enfants innocents ; ça n’existe pas. Tout les hommes naissent corrompus. Tu engraisses, on dirait, déclara-t-il abruptement en braquant ses yeux noirs sur tante Pol et en la jaugeant d’un regard appréciateur. Tu as les hanches aussi larges qu’une charrette à bœufs.

Durnik serra les poings et fonça sur le petit homme contrefait. Le nain éclata de rire et empoigna le devant de la tunique du forgeron avec l’une de ses grosses pattes. Sans effort apparent, il souleva Durnik, sidéré, et le projeta à quelques coudées de là.

— Tu peux commencer ta deuxième vie tout de suite, si tu veux, grommela-t-il d’un ton menaçant.

— Laissez-moi régler ça moi-même, Durnik, coupa tante Pol. Beldin, dit-elle fraîchement, il y a combien de temps que vous ne vous êtes pas lavé ?

— J’ai pris une averse il y a quelques mois, répondit le nain en haussant les épaules.

— Eh bien, il n’a pas dû pleuvoir beaucoup. Vous puez comme toute une porcherie.

— Tu es bien ma nièce préférée, s’esclaffa Beldin. J’avais peur que tu aies perdu ton mordant, avec les années.

Ils se mirent alors à échanger les injures les plus stupéfiantes que Garion ait jamais entendues de toute sa vie ; des termes incroyablement imagés, d’une monstruosité renversante, fusaient de l’un à l’autre. On aurait dit que l’air crépitait. Barak ouvrit des yeux comme des soucoupes, Mandorallen devint d’une pâleur de craie et Ce’Nedra fila sans attendre la suite, le visage en feu.

Pourtant, plus les insultes étaient horribles et plus le hideux sourire de Beldin s’élargissait. Enfin, tante Pol se fendit d’une épithète si vile que Garion eut l’impression d’avoir reçu un coup dans l’estomac, et l’affreux petit vieillard se roula par terre en poussant des hurlements de joie.

— Par les Dieux, ma petite Pol, je ne sais pas ce que je ferais sans toi ! hoqueta-t-il. Viens là nous donner un baiser.

Elle l’embrassa affectueusement avec un bon sourire.

— Sale chien galeux !

— Grosse vachasse, conclut-il, hilare, en l’écrasant tendrement contre lui.

— Si c’était possible, mon oncle, je préférerais garder les côtes plus ou moins entières, plaida-t-elle.

— Enfin, mon petit, il y a des années que je ne t’en ai pas fendu une.

— J’aimerais assez que ça continue.

Les jumeaux se ruèrent sur Beldin avec une grande platée de ragoût fumant et une immense chope. Le repoussant vieillard regarda l’assiette d’un air étonné, laissa tomber le contenu par terre comme si de rien n’était et rejeta négligemment le plat.

— Ça n’a pas l’air trop mauvais, reconnut-il de mauvaise grâce.

Il s’accroupit et commença à se fourrer la nourriture dans la bouche avec les deux mains, en s’interrompant de temps à autre pour recracher les graviers collés sur la viande.

Lorsqu’il eut fini, il engloutit le contenu de la chope, émit un rot tonitruant et s’assit tranquillement par terre en fourrageant dans ses crins hirsutes avec ses doigts pleins de sauce.

— Allons, au boulot, décida-t-il.

— Où étais-tu passé ? s’intéressa Belgarath.

— En plein cœur de Cthol Murgos. Je suis resté assis sur une colline depuis la bataille de Vo Mimbre à surveiller la grotte où Belzedar avait emmené Torak.

— Pendant cinq cents ans ? hoqueta Silk.

— Plus ou moins, répondit Beldin avec un haussement d’épaules indifférent. Fallait bien tenir l’autre grand brûlé à l’œil et ce que je faisais avant pouvait attendre, alors...

— Vous disiez que vous aviez vu Belzedar, rappela tante Pol.

— Il y a un mois à peu près. Il est rentré dans la grotte comme s’il avait le diable aux trousses, il en est ressorti aussi sec avec Torak, puis il s’est changé en vautour et s’est enfui à tire-d’aile avec le corps.

— Ça devait être juste après que Ctuchik l’a intercepté à la frontière de Nyissie et lui a repris l’Orbe, marmonna Belgarath d’un ton rêveur.

— Ça, j’en sais rien. C’était ta responsabilité, pas la mienne. Moi, j’étais censé surveiller Torak. Tu n’as pas reçu les cendres sur la tête ?

— Quelles cendres ? releva l’un des jumeaux.

— Quand Belzedar a tiré Torak de la grotte, la montagne a explosé – elle s’est mise à dégueuler tripes et boyaux. Ça venait sûrement de la force qui entourait le corps du grand Borgne. Ça crachait encore quand je suis parti.

— Nous nous demandions ce qui avait bien pu provoquer cette éruption, révéla tante Pol. Toute la Nyissie a été couverte d’un pouce de cendres.

— C’est toujours ça. Dommage qu’il n’y en ait pas eu plus.

— Torak n’a pas donné...

— ... signe de vie ? s’informèrent les jumeaux.

— Vous ne pouvez pas parler comme tout le monde ? ragea Beldin.

— Nous sommes désolés...

— ... c’est notre nature.

Le petit vieillard hideux secoua la tête d’un air écœuré.

— C’est bien dommage. Non, Torak n’a pas bougé le petit doigt pendant cinq cents ans. Il était tout moisi quand Belzedar l’a traîné hors de la grotte.

— Et tu l’as suivi ? questionna Belgarath.

— Evidemment.

— Où a-t-il emmené Torak ?

— Où veux-tu qu’il l’ait emmené, andouille ? Aux ruines de Cthol Mishrak, en Mallorée, bien sûr. Il n’y a pas tellement de coins sur terre susceptibles de supporter le poids de Torak. Belzedar n’a pas intérêt à laisser Ctuchik et l’Orbe s’approcher de l’Eborgné, et il n’avait pas d’autre endroit où aller. Les Grolims de Mallorée refusent de se soumettre à l’autorité de Ctuchik ; Belzedar y sera en sécurité. Leur aide lui coûtera cher, mais ils maintiendront Ctuchik à bonne distance – à moins que celui-ci ne lève une armée de Murgos pour envahir la Mallorée.

— On peut toujours rêver, intervint Barak.

— Vous êtes censé faire l’ours, pas l’âne, rétorqua Beldin. Ne rêvez pas de choses impossibles. Ni Ctuchik ni Belzedar n’entreprendraient ce genre de guerre en ce moment précis – pas tant que notre Belgarion ici présent arpente le monde comme un tremblement de terre. Tu ne peux pas lui apprendre à faire un peu moins de boucan ? grincha-t-il avec un froncement de sourcils à l’adresse de tante Pol. Ou bien c’est ton cerveau qui se ramollit comme ton postérieur ?

— Un peu de classe, mon oncle, répliqua-t-elle. Le gamin vient juste d’entrer en possession de son pouvoir. On est toujours un peu maladroit, au départ.

— Il n’a pas le temps de faire le bébé, Pol. Les étoiles s’abattent sur le sud de Cthol Murgos comme des cafards venimeux, et les Grolims crevés remuent dans leurs tombes, de Rak Cthol à Rak Hagga. Le moment approche ; il faut qu’il soit prêt.

— Il sera prêt, mon oncle.

— Espérons-le, observa aigrement le répugnant vieillard.

— Tu repars pour Cthol Mishrak ? questionna Belgarath.

— Non. Notre Maître m’a demandé de rester ici. Nous avons du travail, les jumeaux et moi, et guère de temps devant nous.

— Il nous a parlé...

— ... à nous aussi.

— Oh, ça suffit, vous deux ! lança Beldin. Vous partez pour Rak Cthol, maintenant ? demanda-t-il à Belgarath.

— Pas directement. Nous allons d’abord à Prolgu. Je dois parler au Gorim et nous avons encore quelqu’un à ramasser.

— J’avais bien remarqué que le groupe n’était pas au complet. Où est la dernière ?

— C’est celle qui m’ennuie le plus, convint Belgarath en écartant les mains dans un geste d’impuissance. Je n’ai pas réussi à la retrouver. Et il y a trois mille ans que je la cherche.

— Tu as passé trop de temps à courir après dans les tavernes.

— C’est aussi ce qu’il me semblait, nota tante Pol avec un petit sourire angélique.

— Et après Prolgu ? reprit Barak.

— Rak Cthol, révéla Belgarath d’un ton sinistre. Nous devons reprendre l’Orbe à Ctuchik, et depuis très, très longtemps maintenant j’ai envie d’avoir une petite discussion avec le magicien des Murgos.

L’avanture continue dans la 3ème partie du tome 3, en Ulgolande, si vous souhaitez que je la mette en ligne, contactez-moi. Sinon vous pouvez télécharger la suite sur votre tracker Torrent préféré ;-)