Boudah Talenka

Frustration d’un aspirant scientifique

N.B. : Ceci est la traduction d’un article publié (mais non écrit) en anglais par Pascal Junod sur son blog hier et dont le titre original est : “La frustration d’un aspirant scientifique dans le monde académique : une démission

Voici un texte époustouflant qui a été envoyé à tous les chercheurs de l’EPFL en Suisse, probablement par un doctorant durant le week-end. Il y exprime des sentiments qui méritent de s’y attarder.

Juste pour être parfaitement clair :

  • Je ne suis pas l’auteur de ce texte.
  • Je ne publie pas le nom de son auteur, car je n’ai aucune certitude que son adresse email n’aie pas été usurpée.
  • Je ne pense pas que les faits exposés soient propres à l’EPFL, ni aux universités Suisses : au contraire, c’est probablement un phénomène mondial.
  • Pour finir, je voudrais rendre parfaitement clair que je n’ai pas ressenti la même chose du tout pendant mes (très joyeuses) années de doctorat à l’EPFL. Donc n’essayez de faire un parallèle avec ma propre expérience.
  • Comme l’auteur, je n’ai aucune bonne idée pour améliorer le système.

Cela étant dit, si vous faites, ou si vous avez fait partie, du monde académique, je pense qu’il serait bon d’investir 10 minutes de votre temps pour lire ce texte.

Cher EPFL,

Je vous écris pour dire que, après quatre ans de travaux de doctorat durs mais agréables dans cette école, je me prépare à arrêter ma thèse en Janvier, à quelques mois de son achèvement. À l’origine, il s’agissait d’une lettre écrite à l’attention de mes encadrants uniquement. Cependant, tandis que je me préparais à l’écrire, j’ai réalisé que ce message pouvait être pertinent pour quiconque est impliqué dans la recherche sur l’ensemble de l’EPFL, et j’ai donc étendu un peu son audience. Concrètement, cela est destiné aux étudiants des cycles supérieurs, postdocs, maîtres de conférence et professeurs, ainsi qu’aux personnes aux plus hauts niveaux de la direction de l’école. Pour ceux qui ont reçu ce message mais ne font pas partie de ces groupes, je m’excuse pour le spam.

Alors que je pourrais donner une multitude de raisons pour avoir quitté mes études — certaines plus concrètes, d’autres plus abstraites — la motivation essentielle provient de ma conclusion personnelle que j’ai perdu la foi dans le monde universitaire d’aujourd’hui comme étant quelque chose ayant un effet positif sur le monde/la société où nous vivons. Au lieu de ça, je commence à penser que c’est un grand gouffre à argent qui prend des subventions et crache des résultats nébuleux, alimenté par des gens dont les préoccupations principales ne sont pas l’avancement des connaissances et d’apporter des changements positifs, même si c’est ce qu’ils prétendent, mais de remplir leur CV et de propulser/maintenir leur carrière. Mais je reviendrai là-dessus plus tard.

Avant de poursuivre, je tiens à être très clair sur deux choses. Tout d’abord, tout ce que je vais dire ici n’est pas issu de ma seule expérience personnelle. Une grande partie est également basée sur des conversations que j’ai eues avec mes pairs, à et hors de l’EPFL, et reflète leurs expériences, en plus de la mienne. Deuxièmement, les déclarations négatives que je fais dans cette lettre ne doivent pas être prises à cœur par tous ses lecteurs. Ce n’est pas mon intention de diaboliser quiconque, ni de cibler des individus spécifiques. J’ajouterai que, à la fois ici et ailleurs, j’ai rencontré des gens excellents et n’oserais pas — pour tout l’or du monde — les accuser de ce que j’ai écrit dans le paragraphe précédent. Cependant, mon soupçon et mon inquiétude, c’est que ces gens sont peu nombreux, et que tous, à l’exception des “gagnants”, sont marginalisés par un système qui se nourrit de nos faiblesses humaines, et qui devient rapidement hors de contrôle.

Je ne sais pas combien de doctorants qui lisent ce message ont démarré leur doctorat avec le désir de réellement apprendre et de contribuer à la science d’une manière positive. C’est mon cas personnellement. Si c’est le votre aussi, alors vous avez probablement partagé au moins certaines des frustrations que je vais décrire maintenant.

Le monde académique : ce n’est pas de la science, c’est du business

Je vais partir de la supposition que l’objectif de la “science” est la recherche de la vérité, afin d’améliorer notre compréhension de l’univers qui nous entoure, et d’une certaine manière utiliser cette connaissance pour faire avancer le monde vers un avenir meilleur. Au moins, c’est la propagande dont nous avons souvent été nourris étant plus jeunes, et c’est généralement la propagande des universités qui font de la recherche, pour se mettre en valeur moralement, pour décorer leurs sites Web, et pour recruter des jeunes naïfs comme moi.

Je vais également supposer que, pour trouver la vérité, la condition sine qua non est que vous, en tant que chercheur, devez être brutalement honnête — d’abord et avant tout, envers vous-même et sur ​​la qualité de votre travail. Là, on rencontre immédiatement une contradiction, car de telles épiphanies semblent avoir une place très mineure dans les agendas de beaucoup de gens. Très rapidement après votre initiation au monde universitaire, vous apprenez que “trop honnête” au sujet de votre travail est une mauvaise chose et que dire “trop ouvertement” les lacunes de votre recherche est un faux pas majeur. Au lieu de cela, on vous apprend à “vendre” votre travail, à vous soucier de votre “image”, et être stratégique dans votre vocabulaire et où vous l’utilisez. La préférence est donnée à une bonne présentation plutôt qu’à un contenu de qualité — une priorité qui, bien que compréhensible à certains moments, a maintenant dépassé les bornes. Ce genre de réseautage “malsain” (voir, par exemple, thoughtcatalog.com/2011/networking-good-vs-evil) semble être ouvertement encouragé. Avec tant de soucis liés au business en tête, il est réellement surprenant que la recherche scientifique se fasse encore de nos jours. Ou peut-être pas, puisque c’est précisément les doctorants naïfs, pas encore au courant des ficelles du métier, qui font presque tout.

Le monde académique : travaille dur, jeune padawan, et un jour peut-être toi aussi tu dirigeras !

Je trouve parfois cela à la fois drôle et effrayant que la majorité des recherches universitaires dans le monde sont réellement faites par des gens comme moi, qui n’ont même pas un doctorat. Beaucoup d’encadrants de thèse, que vous présumez pousser réellement la recherche en avant avec leurs décennies d’expérience, font étonnamment peu et paraissent n’être là que pour gérer les doctorants, qui triment sur des papiers que, une fois redigés, leurs encadrants co-signent de leurs noms comme une sorte de “taxe” pour avoir pris le temps de lire le document (parfois, dans des cas particulièrement désespérés, ils peuvent même essayer de s’attribuer le travail en signant comme auteur principal). J’ai rarement entendu parler d’encadrants qui relisent réellement à fond le travail de leurs étudiants en détail, et rigoureusement. Beaucoup d’entre eux ayant apparemment adopter l’approche “si ç’a l’air bien, on peut soumettre pour publication”.

Outre le fait de sentir l’injustice brutale de la chose — les étudiants qui font le vrai travail sont payés/récompensés étonnamment peu, tandis que ceux qui la dirigent, mais superficiellement, sont payés/récompensés étonnamment bien — le doctorant se demande souvent s’il ne fait de la science aujourd’hui qu’afin de pouvoir diriger lui-même plus tard. Le pire, c’est quand un doctorant qui veut rester dans le milieu universitaire accepte cela, et passe du coté obscur. Chaque doctorant qui lit ce message connaît inévitablement quelqu’un qui a eu la malchance d’être tombé sur un conseiller qui a accepté ce genre de gestion et qui l’inflige désormais à ses propres étudiants - les forçant à écrire papier après papier, et pendant une quantité absurde d’heures, de sorte que l’encadrant puisse faire avancer sa carrière ou, comme c’est souvent le cas, obtenir un poste fixe. Cette situation est inacceptable et doit cesser. Et pourtant, au moment où j’écris cela, je me souviens de la façon dont l’EPFL a mis en place son propre système de titularisation il n’y a pas si longtemps.

Le monde académique : la mentalité Shadok

Un aspect très triste de tout le système universitaire est la quantité d’auto-tromperie qu’on y observe : “compétence” que beaucoup de nouvelles recrues sont obligées de maîtriser dès le début ... ou périr. Comme la plupart des doctorants n’ont pas vraiment l’occasion de choisir leur sujet de recherche, ils sont obligés de faire la même chose que leurs encadrants et de trouver “quelque chose d’original” qui puisse un jour aboutir à une thèse. C’est bien beau quand le sujet est vraiment intéressant et a beaucoup de potentiel. Ce fut ma chance personnellement, mais je connait aussi suffisamment de gens qui, après avoir reçu leur sujet de recherche, ont réalisé qu’il était d’une importance marginale et pas aussi intéressant que ce que leur encadrant leur ont fait miroiter.

Cela laisse à l’étudiant un cruel dilemne. De toute évidence, il suffit de dire à l’encadrant que son sujet de recherche n’est pas prometteur/original. Cela ne marche pas — le conseiller a déjà trop investi de son temps, sa réputation et sa carrière dans ce sujet et ne sera pas convaincu par quelqu’un moitié moins âgé qu’il lui dit qu’il a fait une erreur. Si l’étudiant insiste, il/elle sera étiqueté comme “têtu” et, s’il insiste encore, peut ne pas être en mesure d’obtenir son doctorat. L’alternative, cependant désagréable, c’est de se mentir à soi-même et de trouver des arguments qui vous mettent moralement à l’aise, de façon à vous convaincre que ce que vous faites a une valeur scientifique importante. Pour ceux pour qui l’obtention d’un doctorat est une obligation (en général pour des raisons financières), le choix, quoique tragique, est évident.

Le vrai problème est que cette habitude peut facilement se poursuivre après le doctorat, jusqu’à ce que l’étudiant devienne comme le professeur, avec la mentalité Shadok, “mes recherches sont importantes parce que j’ai passé trop d’années à travailler dessus”.

Le monde académique : là où l’originalité ne fera que vous nuire

Une mentalité saine serait naturellement de travailler sur un sujet de recherche que nous croyons important. Malheureusement, la plupart de ces sujets de recherche est difficile, et difficile à publier, et le système veut qu’il faille publier ou périr, il est difficile de mettre de manger à sa faim tout en travaillant sur des problèmes qui nécessitent au moins dix années de travail avant d’avoir le moindre résultat intéressant. Pire encore, les résultats peuvent ne pas être compris, ce qui leur valent, dans certains cas, d’être rejetés par la communauté universitaire. Je reconnais que c’est difficile, et finalement ne peux pas critiquer les gens qui choisissent de ne pas poursuivre ces sujets “moins faciles”.

Idéalement, le système académique devrait encourager ceux qui sont déjà bien établis et de confiance à poursuivre ces défis ; et je suis sûr que certains le font déjà. Cependant, je ne peux m’empêcher d’avoir l’impression que la majorité d’entre nous évitent les vrais problèmes et se contentent de poursuivre des problèmes mineurs et faciles que nous savons solubles et publiables. Ce qui en résulte c’est une bibliothèque gigantesque pleine de contributions marginales/répétitives. Ceci, cependant, n’est pas nécessairement une mauvaise chose si c’est un bon CV que vous cherchez.

Le monde académique : le trou noir de la recherche moutonière

En effet, écrire beaucoup de papiers de valeur douteuse sur un sujet donné, populaire, semble être un très bon moyen de faire avancer votre carrière académique de nos jours. Les avantages sont évidents : il n’est pas nécessaire de convaincre qui que ce soit que le sujet est pertinent et, de plus, vous êtes susceptibles d’être cité car un grand nombre de personnes sont susceptibles de travailler sur des choses similaires. Ceci permet, à son tour, d’augmenter votre facteur d’impact et vous aidera à asseoir votre crédibilité en tant que chercheur, indépendamment du fait que votre travail soit vraiment bon/important ou non. Il en résulte également une sorte de réseau stable, où vous tapotez sur le dos des autres chercheurs (aussi opportunistes) alors qu’ils tapotent sur le vôtre.

Malheureusement, non seulement il y a cette préférence de la quantité sur la qualité, mais de nombreux chercheurs, prenant un sujet de recherche déjà démarré, ont alors besoin de trouver des solutions pour le maintenir en vie, même s’il commence à s’essouffler. Les résultats sont généralement désastreux. Soit les chercheurs commencent à imaginer des extensions créatives mais complètement absurdes de leurs méthodes à des applications pour lesquelles elles ne sont pas appropriées, ou bien ils tentent de décrédibiliser les chercheurs qui proposent des alternatives plus originales (en général, ils font les deux). Ceci, à son tour, décourage les nouveaux chercheurs de poursuivre des alternatives originales et les encourage à rejoindre le mouvement, qui, bien que fondé sur une bonne idée, atteint un pallier de stagnation, et n’est maintenu par rien d’autre que la pure volonté de la communauté qui est devenu dépendant de lui. Il devient un immense gaspillage d’argent.

Le monde académique : des statistiques en abondance !

Un professeur m’a dit une fois : “Les professeurs voient leurs publications comme leurs enfants”. Et, en effet, il semble exister une obsession malsaine entre les universitaires concernant le nombre de leurs citations, les facteurs d’impact, et le nombre de publications. Cela conduit à toutes sortes de bêtises, comme des universitaires faisant des “citations stratégiques”, des arbitrages “anonymes” par les pairs où ils encouragent les auteurs du document examiné à citer leurs travaux, et essayant doucement de parler à leurs collègues de leurs plus récents travaux lors de conférences ou d’autres événements de réseautage, ou parfois même essayant de glisser leurs papiers les uns aux autres avec un clin d’oeil et un hochemment de tête signifiant “je-vous-lis-si-vous-me-lisez”. Personne, lorsqu’on leur demande s’ils se soucient de leur nombre de citations, n’osera jamais l’admettre, et pourtant ces mêmes personnes sauront toujours ce nombre par cœur. J’avoue que je suis passé par là avant, et je me déteste pour cela.

A l’EPFL, le doyen nous envoie un e-mail chaque année en disant que l’école en est dans le Classement, et on nous dit souvent que nous nous débrouillons bien. Je me demande toujours quel est le but de ces e-mails. Pourquoi un chercheur devrait-il s’interesser au fait que son institution est classée dixième ou onzième par tel ou tel comité ? Est-ce pour stimuler notre ego déjà surdimensionné ? Le doyen ne ferait-il pas mieux, pour nous stimuler, de nous envoyer un rapport annuel indiquant comment le travail de l’EPFL affecte le monde, ou comment il a contribué à résoudre certains problèmes importants ? Au lieu de cela, nous obtenons ces chiffres stupides qui nous disent quelles universités nous pouvons regarder de haut et quelles universités nous devons surpasser.

Le monde académique : la patrie cruelle des égos surdimensionnés

Je me demande souvent si beaucoup de gens dans le milieu universitaire ont eu une enfance malheureuse où ils n’ont jamais été le plus fort ou le plus populaire parmi leurs camarades, et, après avoir étudié plus que leurs camarades, prennent maintenant leur vengeance. Je pense que oui, puisque c’est la seule explication que je peux donner à pourquoi certains chercheurs attaquent le travail d’autres chercheurs. La manifestation la plus courante de ce fait est probablement le processus d’examen de publication par les pairs, où ces gens abusent de leur anonymat pour vous dire, en termes non équivoques, que vous êtes un idiot et que votre travail ne vaut pas un tas de fumier. Parfois, certains ont le culot de faire la même chose lors de conférences, mais je n’ai pas encore assister à ce genre de manifestation personnellement.

Le monde académique : sa meilleure trouvaille est d’avoir convaincu le monde qu’il est nécessaire

Peut-être, question lancinante la plus cruciale que les gens dans les universités devraient se poser est la suivante: “Sommes-nous vraiment nécessaires ?” Année après année, ce système pompe des tonnes et des tonnes d’argent par le biais de toutes sortes de subventions. Une grande partie de cet argent va alors payer les étudiants précaires et des doctorants mésestimés qui, avec ou sans l’aide de leurs encadrants, produisent des résultats. Dans de nombreux cas, ces résultats sont incompréhensibles pour tous, sauf un petit cercle, ce qui rend leur valeur difficile à évaluer de manière objective. Dans certains cas rares, l’incompréhensibilité est réellement justifiée — la découverte peut être très importante mais elle peut, par exemple, nécessiter beaucoup de développement mathématique lesquels nécessitent vraiment un doctorat pour les comprendre. Dans de nombreux cas, cependant, le résultat, bien que nécessitant beaucoup de maths très cool, a une valeur pratiquement nulle.

C’est ainsi, parce que de réels progrès sont lents. Ce qui est gênant, cependant, c’est qu’on ne peut dire combien de temps une recherche purement théorique devra être financée par des subventions avant que de pouvoir produire quelque chose d’utile. Pire encore, il ne semble pas y avoir une forte envie des chercheurs de rendre utiles leurs recherches, même lorsque cela devient possible, très probablement par peur de l’échec — tout va bien tant que votre méthode fonctionne en théorie, mais rien ne fait plus de mal que d’essayer de l’appliquer et d’apprendre que cela ne fonctionne pas dans la réalité. Personne n’aime à publier des documents qui montrent comment leur méthode échoue (bien que, d’un point de vue scientifique, ils devraient s’y obligé en toute rigueur).

Ce ne sont que quelques exemples de choses qui, à mon humble avis, vont “mal” dans le milieu universitaire. D’autres personnes pourraient sans doute compléter cette liste, et nous pourrions écrire un livre à ce sujet. Le problème, comme je le vois, c’est que nous ne faisons pas beaucoup pour remédier à ces problèmes, et que beaucoup de gens reconnaissent déjà que “la vraie science” est tout simplement un idéal qui va inévitablement disparaître avec le système actuel. En tant que tel, pourquoi risquer nos carrières et nos réputations et se battre pour quelque noble cause que la plupart des universités ne saura pas vraiment apprécier toute façon ?

Bien qu’il fut un temps où je pensais que je serais fier d’avoir les lettres “PhD” après mon nom, ce n’est malheureusement plus le cas. Cependant, rien ne peut ôter la connaissance que j’ai acquise au cours de ces quatre années, et de cela, EPFL, je reste éternellement reconnaissant.

Mes remerciements les plus sincères pour m’avoir lu jusqu’au bout.

How people in science see each other, par